L'indépendance américaine et les Physiocrates
La révolution américaine est une curieuse expérience économique. La politique coloniale restric-
(47) Smith (Richesse des nations). J. Garnier, 1843. p. 192.
(48) L'abbé Roubaud combattait l’esclavage dans la gazette du commerce et Butini publiait ses lettres africaines dans lesquelles la question était amplement traitée.
FHRECERS
tive était partout en vigueur : les colonies étaient subjuguées par la métropole.
Le mouvement d'indépendance va établir un état de choses nouveau. Pour la première fois, une politique coloniale commerciale dirigée par des principes de liberté et d'égalité venait d'être instaurée.
L'Anglelerre tenait depuis longtemps ses colo: nies sous un joug oppresseur : obligées de s’adresser uniquement à l'Angleterre pour leur ravitaillement, elles ne pouvaient manufacturer leurs productions.
Les Physiocrates vont applaudir au mouvement d'insurrection: des colonies anglaises : Un pareil changement devait naturellement susciter une controverse serrée entre les partisans du pacte et ceux du libéralisme. |
Les mercantilistes soutenaient que le régime de l'exclusive était favorable aux intérêts de la métropole et des colonies, dans ce cas, la révolution américaine devait porter un coup mortel aux colonies : D'un autre oôté, Turgot, Condorcet, Smith estimaient que la révolution favorisait la métropole et les colonies.
Quelle doctrine devait l'emporter ?
À partir de la proclamation de l'indépendance, le commerce des « Etats-Unis » va fleurir d'une façon remarquable. L'industrie, l'agriculture vont prendre une extension qu'elles n'avaient jamais eue auparavant. <
Depuis, la situation des nouveaux Etats n’a fait
que s'améliorer et c’est du mouvement d’indépendance que part leur prospérité. D’après les mercantilistes, le commerce et l’industrie devaient souffrir du nouvel état de choses : Résultat surprenant, le commerce de l'Angleterre avec l'Amérique va s’accroître et la marine que l’on prétendait non viable, sous | « Act de navigation », va prendre une extension nouvelle : La Grande Bretagne bénéficiait d’une situation, qui d'après beaucoup d'auteurs devait la conduire à sa perte.
Turgot à analysé d’une façon parfaite, dans le mémoire qu'il envoya au roi, les résultats que pouvaient attendre la France et l'Angleterre de la révolte des colonies américaines.
Le mémoire de Turgot est un des exposés les meilleurs que l’on puisse trouver au xvin° siècle sur la question coloniale. ù
L'auteur envisage quatre suppositions :
1° Celle d’une conciliation entre l'Amérique et ses colonies ;
2° L'écrasement des colonies américaines, mais pour cela l’Angleterre perdrait beaucoup d’avanta: ges.
« La conquête de l'Amérique pourra bien n'être assurée que par la ruine totale du pays et alors il resterait une ressource aux colons, celle de s'enfoncer dans lès immenses déserts qui s'étendent derrière leurs établissements?
« Au cas où l'Amérique ne serait pas réduite à se plier sous le joug par uné dévastation universelle, les colons conserveraient Fespoir de s’éman-:
ciper. Il faudrait que l'Angleterre entretint de grosses forces militaires en cas d’émeutes.
« L'Angleterre en serait réduite pour détourner l'orage, à faire une guerre étrangère. Dans ce cas il serait peut-être de l'intérêt de la France de reprendre le Canada.
« L'Amérique, opprimée par l'Angleterre et impatiente de reprendre sa liberté, aurait le plus grand intérêt à nous voir entrer en possession du Canada. »
Turgot conclut que la conquête et l’assainissement de l'Amérique seraient les moyens d'assurer pendant longtemps la paix.
La guerre pourrait se terminer par l'indépendance des colonies américaines :
« Cet événement sera certainement l’époque de la plus grande révolution dans le commerce et la politique, non seulement de l'Angleterre mais de toute l’Europe. »
Turgot souhaite que les colonies libérées du joug anglais adoptent une politique libérale et ouvrent leurs ports aux bateaux de tous les pays ; elles deviendraient ainsi très prospères.
« Elles n'auraient pas besoin de conquérir pour vendre les denrées dont elles sont surchargées, il leur suffirait d'ouvrir leurs ports à toutes les nations qui s'empresseraient de leur porter tout ce dont elles auraient besoin, en échange de leur superflu. Le parti le plus sage pour elles serait de s’en tenir à ; car tant qu'elles auront des terres à offrir aux accroissements de leur population, les salaires seront toujours trop chers pour qu'elles puissent
établir des manufactures en concurrence avec les nations européennes. » (49)
Les colonies anglaises devenant libres voudront trafiquer avec les isles anglaises des Antilles. L’Angleterre, jalouse, voudra se réserver le marché exclusivement. Aussi les colons de l'Amérique septentrionale, fait remarquer Turgot, deviendront guerriers, non pour agrandir leur territoire, mais pour avoir des débouchés nouveaux.
La lutte qu'entreprenaient les colons de l’Amérique en faveur de la liberté commerciale, passionnait les esprits.
Morellet prit parti chaleureusement pour les Américains, « ses chers américains, comme il les appelle, ne Jluttent-ils pas pour la défense de leurs droits d'hommes et pour affranchir leur commerce du joug de la métropole ? »
Voici ce qu'il dit le 12 mars 1776 : « Votre gouvernement se conduit d’une manière absurde et injuste envers les Américains. Vos ministres n’ont pas vu qu’en asservissant et en ruinant les colonies. ils tarissaient une source abondante de richesses et de jouissances dont les seules relations naturelles entre une métropole et une colonie, entre des gens formés du même sang et parlant la même langue leur assureraient à jamais la plus grande part même en les laissant parfaitement libres et absolument indépendantes. La sotte jalousie du commerce qui depuis deux siècles a remplacé d’autres extravagances po-
(49) Turgot. Mémoire au roi. Daire, 1846. P. 997.
litiques, vous fait aujourd’hui accroître la masse des dettes nationales, c'est-à-dire vous appauvrir actuellement pour vous appauvrir davantage dans la suite par la ruine d’un pays que vous devez regarder comme une terre ajoutée à votre terre. » (ba)
Adam Smith admet, sous certaines réserves cependant, que l'Angleterre n’a pas eu à souffrir pour son commerce de la perte du marché exelusif des Etats-Unis : le commerce entre la Grande-Bretagne et l'Amérique, loin de baisser par suite de l'abolition du monopole au contraire a doublé, et sa part dans le commerce général est aussi importante qu'auparavant.
Les avantages susceptibles d'être procurés au cominerce français par la révolution américaine sont longuement étudiés par Condorcet.
Les Américains occupent de très vastes terrains qui seront bientôt défrichés : l'Arnérique aura des denrées brutes à offrir à l'Europe.
« La France paraît être la nation européenne pour laquelle le commerce avee l'Amérique est le plus important : parce qu'elle est abligée d'acheter dans le Nord pour de l'argent du fer, des chanvres, du bois qu'elle se procurerait en Amérique en les échangeant contre des produits de ses manufac- Lures. »
Condorcet espère que le commeree libre de l'Amé: rique stimulera le trafic des peuples de la vieille Europe, € Car un pays ajouté au nombre de ceux qui
(bo) Morellet, Lettres de l'abbé à lord Shelburne).
font le commerce avec intelligence, ne peut que faire diminuer les frais de transport, ce qui est tout à l'avantage des autres nations. (51) »
Ainsi tous les Physiocrates étaient unanimes à se réjouir du mouvement d'indépendance en tant qu'il ouvrail un marché nouveau aux nations européennes, D'ailleurs les conséquences de la révolte confirmaient les prévisions des Physiocrates et montraient les erreurs du mercantilisme puisque le Commerce et l’Industrie de l'Angleterre profitaient de la liberté du commerce instaurée en Amérique.