L'AVANT-GARDE DE LA PHYSIOCRATIE
Il n’est pas sans intérêt de voir quelles ont été les idées coloniales des précurseurs des Physiocrates, qui servent de trait d'union entre le mercantilisme et le libéralisme proprement dit. Au début de. la découverte du Nouveau Monde, la conception de la colonisation des économistes concorde étroitement avec celle des gouvernements qui voulaient exploiter les terres récemment découvertes.
Au moment où les aventuriers de la vieille Europe se jetaient sur le continent américain, à la recherche de l'or et des denrées précieuses, les Economistes vont commenter cette immigration nouvelle.
On était en admiration devant le pacte colonial, on pensait que c'était le seul système capable de favoriser les intérêts de la métropole.
Montchrétien et Jean Bodin vont être les apôtres de ce régime « d’exclusivisme colonial ». Bodin (1) traite indirectement la question coloniale : Il semble que, dans un passage de la « République » il blâme le régime des Compagnies de colonisation: Dans la doctrine de Montchrétien, nous trouvons une bienveillance excessive pour les Compagnies de
(x) République III. 8.
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navigation. « Un particulier, quelqu'opulent qu'il puisse être, ne saurait longtemps se soutenir tout seul, outre que les choses se font plus sagement et sûrement qui sont dressées par le conseil de plusieurs, ayant même intérêt et même fin. »
Si la question des compagnies de navigation ne rallie pas l’ensemble de la doctrine, tous les auteurs sont d'accord sur les autres points du problème colonial. En Angleterre, des auteurs comme Mun, Child abondent dans le même sens.
Au début du xvir° siècle, il y aura un revirement dans la doctrine. Boisguilbert, Cantillon, l’abbé de Choisy n’admettront plus comme leurs prédécesseurs toutes les théories du pacte colonial. Boisguilbert prétend que « l'argent doit être le valet et non le tyran du commerce ». C’est d’ailleurs l’époque où les compagnies, après un début plein d’augures, vont tomber dans des tentatives infructueuses : leurs insuccès amèneront leur discrédit.
Vauban. — Parlant de la prospérité des colonies, estime « qu’il faut en bannir ces sociétés de marchands à titre ce compagnies privilégiées. « Rien n’est plus contraire aux établissements des colonies. On ne saurait donc mieux faire que de les supprimer tout à fait et de laisser le commerce libre. » (2) Il a des idées très profondes et très justes sur la colonisation. Son grand désir serait que l’on tirât les colonies « de la tyrannie des compagnies composées
(2) Vauban (Oisivetés).
de sociétés de marchands ». Son souhait, c’est qu'il n'y ait plus de compagnies. On userait d’une politique opportune et on finirait par laisser aux colonies la liberté de leur commerce « sans contraindre leur industrie ni la gêner ». Ce serait l'intérêt des colonies, qui est celui du publie, mais qui n'est pas celui des particuliers représentés par les compagnies privilégiées.
Vauban expose les résultats fâcheux du système colonial basé sur le monopole d'une compagnie.
Il sait bien que les compagnies ne songent qu'à leur profit particulier, vendent au prix maximum les denrées dont les colonies ont besoin : Les colonies ne peuvent commercer qu'avec la métropole : Les colons sont découragés. Au cas où l’on aurait l'intention d'organiser des compagnies, il voudrait les voir constituées par les habitants des colonies eux-mêmes ; il admettrait la liberté, pour les habitants de la France, de eommercer librement aux celonies.
Vauban fait l'apologie de la colonisation. D'après fui «c’est la plus noble occupation des premiers hommes, le nionde ne s'est peuplé que par les colonies ; sans leur secours, la terre aurait mis plus longtemps à se remplir d'habitants ». (3)
H comprend la grandeur de l'œuvre qui consiste à défricher et à organiser les colonies lointaines, qui S'agrandiront au point d'égaler où de surpasser la mère patrie. L'établissement de colonies c’est,
d'après Vauban, « le moyen le plus glorieux et le
(3) Vauban (Oisivetés).
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plus sûr de perpétuer la mémoire du grand roi ». Ce sont là des paroles prophétiques qui annoncent l’arrivée des physiocrates et fondent la première doctrine de liberté naturelle.
L'Abbé de Choisy ne se contente pas de critiquer le système des compagnies, il s'attaque même aux bases du pacte colonial. Le reproche qu'il adresse à Colbert c’est d’avoir oublié les vrais fondements du trafic et de l’échange. C’est une critique du régime mercantile, dont on connaît toutes les atteintes portées au principe de la liberté. L'abbé de Choisy est adversaire de la colonisation, comme la plupart des Physiocrates : Il semble méconnaïître aux Français les qualités de bons colonisateurs. Ce sont des raisonnements nouveaux que nous trouvons chez labbé de Choisy et qui diffèrent absolument de ceux des auteurs antérieurs comme Montchrétien, Bodin, Mélon : Ils sont le prélude des théories physiocratiques sur celte question, théories essentiellement libérales -et basées sur l « ordre naturel ».
I n'y avait pas harmonie entre les théories libérates pour le comanerce intérieur de la nation et Îles idées réglementaires appliquées au commerce colonial, idées qui rétrécissaient le courant des relations commerciales avec les colonies. De ce fait le produit net était diminué et la classe des producteurs était brimée.
Vincent de Gournay. Il semble servir d'intermédiaire entre les auteurs précédents et les physiocrates. Dans son mémoire sur la Compagnie des
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Indes, il veut la suppression des compagnies privilégiées, mais il n’a pas l'intention d'ouvrir le commerce librement à tous les individus : Les Français seuls pourront commercer aux colonies.
« Tout le commerce de la Compagnie serait confié aux particuliers : on pourra les assujettir à ne porter aux Indes que les marchandises du cru du royaume, au lieu que la compagnie en portait souvent d’étrangères. » Gournay n’admet pas pour les Français un commerce libre avec les colonies. Un droit de 5 % frapperait les marchandises sortant de la colonie, d’un autre côté, à leur arrivée en France, les marchandises seraient de nouveau taxées.
Les marchandises ne pouvaient débarquer en France que dans des ports spécialement désignés (Lorient, Dunkerque, Marseille). Ainsi la perception de l'impôt serait facilitée.
Gournay publia un mémoire intitulé « Observations sur le rapport fait à M. le Contrôleur Général M. de S. sur l’état de la Compagnie des Indes » (4). Il restera longtemps dans les cartons du contrôleur général, jusqu'au moment où Morellet chargé, en 1769, de combattre la Compagnie des Indes joignit à son exposé le mémoire de Gournay, dont il approuvait presque toutes les idées.
Bien qu'il y ait beaucoup d'analogie entre les idées de Morellet et celles de Gournay, rious rangeons Morellet parmi les Economistes, car il res-
(4) Mémoire suy la situ tion aot | pagni Tate. Elton 18e ation actuelle de la Cmpashie des
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re sort de ses écrits des idées essentiellement physiocratiques. |
Il fallait cinquante millions à la compagnie pour qu'elle pût continuer à vivre. Or elle pouvait très difficilement trouver cette somme chez les particuliers, en émettant un emprunt. On chargea Gournay d'étudier attentivement la question.
Comme le dit M. Schelle (5), Vincent de Gournay avait habité l'Espagne à Cadix, qui était le centre du commerce espagnol avec les Isles ; il avait pu se rendre compte des inconvénients du monopole : Séville, d'abord, puis Cadix lorsque le Guadalquivir ne fut pas assez profond pour permettre aux lourds gabions de le remonter, furent l’entrepôt de l'Espagne. Cadix servait même d’entrepôt aux étrangers, puisque les commerçants des autres pays, voulant trafiquer avec l'Amérique, devaient passer par Cadre
Toutes les relations commerciales entre l’Asie, l’Afrique et l'Amérique étaient monopolisées par la Compagnie des Indes, même le commerce des esclaves était exclusif. Si nous examinons la situation financière de la Con:pagnie, on voit que malgré les sommes prélevées sur les particuliers, son bilan ne lui était guère favorable : Elle devait faire appel aux secours de l'Etat.
Si Gournay admet que le rôle des compagnies consiste à l'entretien et à la défense de nos possessions, il affirmait qu'elles n'étaient pas capables de faire du commerce.
(@) Schelle (Vincent de Gournay).
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« Il est bien évident, dit-il, que la régie est bien peu analogue à l'esprit de commerce et qu'elle a beaucoup de dépenses étrangères à son objet. » Il est Je premier à reconnaître que les compagnies étrangères sont aussi impuissantes que les compagnies françaises pour effectuer le commerce colonial. D’après lui, même si on arrivait à renflouer la compaguie, elle devrait fatalement végéter puis finalement disparaître, « car l'esprit d'économie nécessaire ne peut se perpétuer que chez les particuliers ».
Du mémoire de Gournay, se dégage cette idée que la Compagnie n'a pas rempli les buts que l'on attendait d’elle ; elle doit disparaître, car il pourrail être fâcheux pour l’économie du pays de la laisser Continuer ses errements.
Le plan de Gournay n'est pas entièrement libéral mais, si nous envisageons les idées de Forbonnais et de Montchrétien, c'est déjà une étape marquée dans le libéralisme et nous sommes bien près des idées de certains Physiocrates assez timides dans leur libéralisme colonial, comme Morellet et l'abbé Baudeau.
Ce que voulait Gournay, c'est qu'ii fût permis à tous les sujets du roi d'envoyer leurs vaisseaux dans l'Inde. Il admeltait à la rigueur que Ja Compagnie fût chargée de l'entretien et de la warde des forts. Son but, c'est que tout le commerce soit confié à des particuliers ; mais il tient absolument à ce que les bateaux ne transportent que des marchandises françaises. On peut voir là les idées mercantiles de
Gournay, qui n’est pas encore dégagé absolument de l'empire des idées chères aux auteurs bullionistes. Il fait néanmoins l'apologie du commerce libre « notre navigation, nos manufactures, et la culture de nos terres, prospèreront, toutes ces choses découlent d’un commerce libre ».
Le langage est nouveau dans l’histoire de l'Economie politique : Il annonce la grande école du xvinr° siècle, l’école physiocratique, et peu à peu le mouvement prend une importance chaque jour accrue.
Si les écrits de Boisguilbert, Vauban, l'abbé de Choisy et Gournay dénotent des tendances libérales sur la question coloniale, sur d’autres points dans leurs écrits ils restent disciples de la vieille école mercantiliste. Néanmoins, leurs écrits ont peut-être influencé ceux des physiocrates : les premiers, ils ont montré que la théorie du « Laissez faire, laissez passer » s’accordait mal avec la conception exclusive du pacte colonial.
JL -- LA DOCTRINE
LES CONVERGENCES
Il faut d’abord exposer les points communs, res fondements de la doctrine, sur lesquels les physiocrates sont d'accord : ce sont les convergences. Puis il faut exposer les variations et les contradictions qui ont eu lieu entr’ eux, sur des points souvent secondaires. Ce sont les divergences. Si dogmatiques qu’on les ait représentés, les Physiocrates ont eu entr'eux leurs controverses, tout au moins en ce qui touche la question que nous traitons.