‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 104 sur 181 · La Part du Combattant, p · texte numérisé non relu

La Part du Combattant, p

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qu'il est amené moyennant un grand détour, à ce romanisme catholique qui n'était point donné dans sa nature et qui fut en lui le produit de la réflexion. Par quelle courbe est-Il passé de cette nature à cette réflexion, et comment les sentiments et les raisons qui faisaient de lui un ennemi du christianisme l'ont-lls en s'infléchissant conduit à son apologétique catholique du dehors ?

Dans les mythes du Chemin du Paradis, on ne trouve qu'un seul récit à personnages vivants, la Bonne Mort. Des prêtres honnêtes, un peu lourds, s'en sont scandalisés : Ils y ont vu une parodie sacrilège du cathollclsm.e. Il faut le prendre très au sérieux, d'abord comme un document d'autobiographie nuancée, ensuite comme l'exagération, l'idéalisation paradoxale des raisons qui peuvent attacher au catholicisme romain une âme foncièrement païenne, après qu'elle a reçu en la foi chrétienne de son enfance des blessures douloureuses et des occasions de scandale. Le collège des Saint-Cœurs, dont parle M. Maurras, est le collège catholique d'Alx, dont le P. Descoqs écrit : « Comment, dans un tel milieu, tout jeune encore, M. Maurras, aujourd'hui l'apôtre de la tradition, a-t-11 pu se détacher de ces dogmes qui le ravirent jadis et de ces pratiques dont le souvenir continue toujours d'enchanter son âme ? Mystère qu'il ne nous appartient pas de pénétrer. » Un membre de notre grand ordre éducateur doit avoir des moyens de pénétrer ce mystère, mais aussi des raisons de s'en taire.

« Le collège des Saints-Cœurs, situé aux portes d'Algues, sur le penchant d'une colline où sont construits des monastères », est très fidèlement décrit. La Bonne Mort est l'histoire, plus commune qu'on ne croirait, d'un enfant à la vie intérieure et sensuelle très ardentes, qui, malgré tout l'enseignement de l'Eglise « ne peut placer sa confiance dans la bonté de Dieu ». Toute son aventure, et, je crois, toute l'aventure dramatique de M. Maurras, tiennent dans ces mots du jeune Octave de Fonclare à son directeur : « Croyez, mon Père, que c'est vrai : je manque de l'amour de Dieu. Je ne puis rien faire à cela : je le sens ! » Dès lors Octave doit se croire voué à la damnation. Mais d'autre part il porte le scapulaire de Simon Stock, pourvu de vertus miraculeuses et qui assure à son possesseur la certitude de la bonne mort. « Vingt-deux Souverains Pontifes l'ont reconnu et ratifié. Benoît XIV a fortement blâmé le docteur Launois qui n'avait pas craint d'élever d'insolentes critiques contre cette coutume connue depuis des siècles dans la chrétienté. » Grâce à ce scapulaire Octave pourra mourir en état de grâce sans avoir jamais aimé Dieu. Tout ce que son

confesseur peut répondre, c'est que Dieu, si le pécheur ne se repent pas et si l'amour vrai ne vient au dernier moment le justifier, fera qu'il meure sans son scapuîaire. Alors Octave, ayant assuré, attaché fortement sur son corps l'objet, se pend.

« Et maintenant, son corps fluet, comme la tête des cyprès, se balance dans la lumière ; comme les cloches des chapelles, il répond au vent matinal. Et le jeune soleil, ayant enfin bondi au ciel, le revêt de riches clartés. Rien ne serait plus beau que cette chair resplendissante, n'était le feu serein, couleur de la première aurore, qu'est devenue au même instant son âme délivrée. Vêtue de confiance elle s'avance hors du monde, accompagnée de flûtes et de chants nuptiaux. Sur la rive opposée, l'odeur des lys unis à la fleur d'olivier présage la venue de la Vierge Marie, chantant avec ses filles selon les harpes de David : « Béni soit-il celui qui vient, il a lié la terre au ciel. »

Toute l'histoire de la vie religieuse est là, pour montrer à quel point le problème soulevé par la Bonne Mort, sous une forme paradoxale qui rappelle la Thaïs d'Anatole France, s'impose à la conscience du chrétien de façon vivante, profonde, dramatique. Au XVII® siècle les âm.es en ont été obsédées, le jansénisme et le quiétisme en sont nés. L'homme ne peut être sauvé que s'il aim^e Dieu. Mais l'amour de Dieu ne se commande pas. La plupart des hommes, tous les enfants, peuvent craindre Dieu ; ils ne peuvent provoquer en eux le mouvement de cœur par lequel ils l'aim^eraient. Le première parole du Credo du petit Joas devant Athalie est

Que Dieu Veut être aimé.

Qui! venge tôt ou tard son saint nom blasphémé.

On sait que le Roi-Sergent, père du grand Frédéric, se promenait dans les rues de Berlin, à la main une canne dont il rossait les oisifs qu'il rencontrait. Un jour une femme, voyant venir le roi et la canne, s'enfuyait. Il courut sur elle : Pourquoi te sauver, gredine ? — Parce que j'ai peur. — Il ne faut pas avoir peur de moi : il faut m'aimer. Fut-elle convaincue ?

C'est précisément parce qu'elle avait de telles difficultés à surmonter, parce qu'elle rencontrait, comme un fleuve puissant, de telles épaisseurs rocheuses sur le terrain qu'elle traversait, que l'Eglise, traçant sa route sévère et salutaire à l'humanité supérieure, a dû soit les tourner par des courbes savantes, soit ouvrir en elles, comme le Rhin

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dans les schistes, une trouée héroïque. Luther, Jansénius, ne lui permettent pas d'oubher ces problèmes tragiques qu'elle tient de samt Paul et de samt Augustm. Au XVII^ siècle elle précise par toute une jurisprudence minutieuse la doctrine de compromis et de mesure établie à Trente. Distinguant la contrition parfaite, soit l'acte par lequel l'homme déteste en ses péchés l'ofFense qu'il a faite à Dieu, et l'attrition, soit le regret et la haine du péché motivés par la crainte de la damnation, l'Eglise tend à admettre que l'attntion jointe à la pratique des sacrements suffit à justifier l'homme s'il s'efforce en même temps, sincèrement, même sans résultat, de parvenir à la contrition. C'était la doctrine des jésuites qui furent accusés par les jansénistes d'enseigner que l'amour de Dieu est inutile. C'était, paraît-il la doctrine professée par Richelieu dans son catéchisme de Luçon, et l'on a prétendu qu'une des raisons pour lesquelles il mit à la Bastille Saint-Cyran était que la croyance janséniste impliquait la damnation de qui n'avait pas 1 amour vrai de Dieu : or Louis XIÎI n'avait jamais dépassé l'attntion, et pour le cardinal troubler inutilement la conscience du roi était une façon de troubler l'Etat. Ainsi la doctrine de l'amour pur de Dieu nécessaire au salut fut considérée par l'Eglise romaine comme une théorie qui avait besoin de tempérament et d'explication par Richelieu, puis Louis XIV comme une théorie fâcheuse, — et c'est bien de son fonds indépendant et frondeur que Boileau écrit son épître janséniste sur VAmoitr de Dieu. A plus forte raison la doctrine quiétiste de l'amour pur, c'est-à-dire de l'amour de Dieu non seulement nécessaire, mais suffisant pour le salut. Ce n'est pas là une digression : il importe de marquer que le primat jaloux de l'amour de Dieu, c'est-à-dire du sentiment que M. Maurras s'est déclaré incapable de comprendre et d'éprouver, a été, dans le grand siècle classique français, surveillé par l'Eglise au nom de la psychologie humaine, endigué par la monarchie au nom de la raison d'Etat.

Mais, avec son fanatisme logique de blanc du Midi, M. Maurras a vu un ennemi personnel dans ce sentiment dont, enfant, il avait constaté en lui l'absence, et dont l'ayant cherché vainement, il avait souffert. Par un trait de cette nature qu'il se plaisait à éprouver et à retrouver entre les palais noirs de Florence, il répute ennemie toute réalité étrangère que l'une au moins de ses pentes n'inclme pas vers lui. Non seulement l'amour de Dieu lui a semblé mauvais, mais ce mal lui a paru venir du mal contenu dans chacun des deux termes que l'amour de Dieu associe, — l'amour et Dieu. De sorte que, pour

lui, un homme qui vivra beaucoup par l'amour en arrivera, et pour cela même, à haïr l'amour. « Pour bien aimer, il n'est pas nécessaire d'aimer l'amour, i\ est même bon de resseriUr pour lui quelque hame » et tout le leit-motiv des Amants de Venise où M. Maurras s'efforce de construire en loi, contre le romantisme et son culte de l'amour, tant l'am.our que la raison. De sorte aussi qu'un homme qui se cramponne au « tout catholique « de toutes ses forces ardentes, sincères, parfois désespérées, en arrive a haïr Dieu ou tout au moins à traverser la haine de Dieu. Et ces deux hames ne sont, selon le grand mot de Fichte, que des am.ours trahis, et ni l'une ni l'autre ne sont d'une âme médiocre. M. Maurras parle des « sombres reproches que connaissent également les sectaires et les victimes de la religion de l'Amour, la plus sombre et le plus étroit des monothéismes humain » ^. Il s'en est trop senti la victime pour ne pas devenir le sectaire de la religion opposée.

C'est ici que ce sentiment original et ardent s'embranche à la fois sur la critique du monothéisme qu'Auguste Comte a formulée dans le Système de Politique Positive^ et sur l'antisémitism.e né dans la pensée parisienne du XIX^ siècle.

La critique comtiste du monothéisme est très logique. Le monothéism^e pur est exclu, au spirituel, par la religion de l'Humanité, comme il est suspect, au temporel, pour la raison d'Etat de M. Maurras. Le Grand Etre ne saurait coexister avec l'Etre suprême. La communication de la conscience humaine avec la conscience divine, la société spirituelle formée par l'union de l'homme avec Dieu ne pourraient que dérober l'homme à le comm.unîcation avec la cité des hommes, limiter ou mutiler la société spirituelle formée par l'union de l'homme avec ses morts. A^ucune de ces concurrences n'est dangereuse avec le fétichisme et le polythéisme qui ont été associés dans toute l'antiquité classique à la religion des morts, se sont nourris d'elle et l'ont nourrie. De là la sympathie de Compte pour ces deux essences religieuses, puisqu il voit dans le catholicism.e avec son culte des saints et de la Vierge Mère une transition entre le polythéisme et la religion de l'Humanité et qu'il incorpore purement et simplement le fétichisme au positivisme intégral.

Le m.onothéisme, pour M. Maurras, commet de même un détournement à 1 égard de la société. L'homm.e, faisant son Dieu à son image, lui donne ses propres caractères et ses pires. Il projette sur les

\. Les Amants de Venise, p. 241.

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brouillards de l'infini sa propre image, mais informe et démesurée. Cette image ne trouve plus dans d'autres images sociales ce que Taine appelait des réducteurs antagonistes, et le champ de l'hallucination lui est ouvert. Le dieu unique des Juifs est un produit du désert. On ne l'imagme point né dans une Grèce toute humanisée, dans ce que Curtius appelle le caractère doux et bienveillant de la mer Egée. Sortie à présent du désert, mêlée à cet autre désert, à cet humide poumon marin du marais martégal, cette importation juive « pourrit les passions d'une ridicule métaphysique ». Le monothéisme les pourrit en ce sens qu'il les justifie et les divinise par l'appel direct de l'homme à Dieu, appel au moyen duquel l'homme élude l'ordre terrestre, autorise de Dieu ses fantaisies et ses caprices. Ainsi, chez les anciens Israélites, « les prophètes élus de Dieu en dehors des personnes sacerdotales furent des sujets de désordre et d'agitations ^ ». L'estime de M. Maurras pour l'anarchiste Proudhon irait-elle jusqu'à le faire souscrire au mot de ce destructeur : « Dieu c'est le mal ? » Peut-être, mais certes pour des raisons non proudhoniennes, pour des raisons « archistes » et parce que, pour M. Maurras, Dieu n'est le mal que comme principe même de l'anarchie.

S'il ne peut admettre l'idée d'un Dieu individuel, c'est exactement du m.ême fonds dont il écrit son Contrun et qui lui défend d'admettre la personne humaine considérée comme fin, l'individu divinisé. Qu'est-ce que l'amour humain sinon la divinisation d'un individu ? Et c'est pourquoi si, défendu heureusement de l'amour divin, on a été subjugué par l'amour humain, il ne faut pas aimer cet amour, il faut le craindre, le subir avec inquiétude, le référer à sa mauvaise conscience, y trouver l'âpreté substantielle et solide d'une résistance et d'un péché. Alors d'une part l'amour est saisi, embrassé dans l'intégrité de son désespoir sombre, peut-être dans cette conscience du péché dont le catholicisme augmentait pour Baudelaire la profondeur d'une sensation, et d'autre part l'ordre social demeure intact, mis par cette ombre en une plus éclatante lumière. L'amour immodéré, 1 amour absolu, qu'il soit de Dieu ou qu'il soit de l'homme, ramène 1 âme humaine à la confusion de ces marais de Marthe dont il semble que M. Maurras garde la vive image comme celle d'une poche de l'enfer dantesque. Parlant, dans le Romantisme féminin, de la Nouvelle Espérancele roman aigu de madame de Noaillcs, il en écrit : « Un prêtre catho-

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