Trois Idées Politiques, p
lique pourrait l'interpréter sans invraisemblance comme la nostalgie des sacrements. Cette âme, dirait-il, ne s'offrirait pas aussi nue sans l'obscur sentiment qu'avouer c'est se racheter, souffrir c'est expier et pleurer c'est se repentir. Mais je ne trouve nulle trace d'expiation ni de repentir dans ce livre. Le désepoir en est très pur : sans horizon, ni perspective, il aboutit droit à la mort. Pas une phrase, pas un mot qui fasse soupçonner la moindre confiance en un juge surnaturel ni dans quelque amitié céleste. Pour tout Dieu, Sabine de Fontenay a son amant, ou plutôt son amour, ou plutôt elle-même, ou plutôt une étincelante mmute d'intensité et de frénésie pour son moi. La sensibilité saturée aspire à finir. Elle a atteint le bord du cercle qui l'environne, tout ce qui peut s'éprouver du monde est souffert et goûté. Bulle écum.euse ou sphère en flamme, le moi crève et se rompt. Puisque cela n'est plus et que ceci n'est pas, que peut-il subsister au monde ? La mélancolie romantique s'explique tout entière par ce terme mortel assigné au Sentim.ent maître de l'âme » ■'■.
De son fonds grec, et politique, M. Maurras serait, plus qu'au monotnéisme, favorable au polythéisme dont le catholicisme au moyen du culte des samts à conservé les bénéfices sociaux. Dans sa première philosophie, Renouvier avait été porté vers l'hypothèse polythéiste parce qu'il la jugeait éminemment républicaine alors que l'hypothèse théiste lui paraissait s'accorder au monarchisme. Il était dès lors bien peu logique de vouloir, en protestantisant la France, en extirper le cuite des saints. Aussi, après qu'il se fût fait inscrire à l'Eglise réformée d Avignon, Renouvier en vint-il au monothéisme de sa philosophie personnaliste. Pour M. Maurras le théisme porte à leur plus haute puissance les abstractions de la vie intérieure et de la raison personnelle ; le théisme est anti-social à peu près de la même façon et dans le même sens que le christianisme était, pour les Romains, Vodium generis humani. C est l'appel direct à Dieu qui légitime et nourrit la rébellion « contre les intérêts généraux de l'espèce et des sous-groupem.ents humains... Ce commerce mystique inspire le scepticisme en spéculation comme en pratique la révolte... Chaque égoïsme se justifie sur le nom de Dieu, et chacun nomme aussi divine son idée fixe ou sa sensation favorite, la Justice ou l'Amour, la Miséricorde ou la Liberté ^. » L'hypothèse théistique décompose l'Etat, la science, jusqu'à la pensée, enlève enfin
' 1 . U Avenir de V Intelligence, p. 234. 2. Trois Idées Politiques, p. 59.
L'ORDRE CATHOLIQUE
« aux passions leur air de nature, la simple et belle naïveté ». Aussi le Juif monothéiste est-il « un agent révolutionnaire. Le protestant procède absolument du juif : mothéisme, prophétisme, anarchisme, au moins de pensée ». Tout cela s'est installé dans le pays de M. Maurras avec la Marthe qu'y amena Marius. Sorcière d'Asie d'où procèdent la barbarie, le judaïsme, le protestantisme, le Romantisme, la Révolution, le Bloc et « toutes les fureurs dont le bloc est le père », Sycorax qui a pour Caliban M. Reinach de qui M. Maurras écrit que « jamais sorcier d'Asie ne se joua comme lui de la naïveté du peuple des Gaules » ^. Tel est l'effroyable arbre de Jessé du monothéisme juif, qui plonge dans les marais de Martigues, porte les fleurs vénéneuses du romantisme et dans les hautes branches duquel M. Maurras désigne avec horreur la tête de notre Polybe.
Le monothéisme étant l'anarchie, M. Maurras exalte l'Eglise catholique pour avoir accompli la tâche miraculeuse d'organiser cette anarchie, de ployer selon l'ordre helîcno-romain le sauvage théisme de Sem, d'arracher à l'idée d'un seul Dieu son « venin », de mettre, comme l'autre Marthe, la bonne, au cou de la bête le cordon qui l'amène à la ville, l'apprivoise, et en fait un ^wov 7:o)/.':'//côv.
L'Eglise, selon lui, a organisé l'idée de Dieu. Elle ne laisse passer sa parole que contrôlée par une autorité, incorporée au statut social de la nature humaine. Elle interdit à la conscience de s'adresser à Dieu cmisso mcdio. Elle institue un protocole des relations entre l'homme et Dieu, elle élève la communication de l'homme à Dieu à la hauteur, à la dignité de la société civile, de la société romaine sur laquelle elle s'est modelée et dont ses fondations ont épousé le roc. Interdisant à la fantaisie individuelle d'épouser la matière docile et dangereuse du monothéisme, elle fait au contraire de Dieu une tradition, elle fournit à l'homme une tradition de Dieu, qui canalise et règle la spéculation sur Dieu. De sorte que « le catholicisme propose la seule idée de Dieu tolérable aujourd'hui dans un Etat bien policé. Les autres risquent de devenir des dangers publics. »
Supplément paradoxal à Bossuet, a la Défense de la Tradition et des Saints-Pères. « Je ne quitterai pas, dit M. Maurras dans la Préface du Chemin du Paradis, ce cortège savant des Conciles, des Papes et de tous les grands hommes de l'élite moderne pour me fier aux Evangiles de quatre Juifs obscurs. Car autant vaudrait suivre le Christ intérieur
L Préface de Joseph Reinach, historien, par Dutralt-Crozon, p. XI.
des gens de la Réforme, ou la conscience morale des Latins, ces huguenots antiques, ou encore le vague Dieu qui multiplie par l'infini les divers placita de M. Jules Simon ».
La caractéristique de l'Eglise catholique est de maintenir un équilibre vivant entre la religion des peuples orientaux du livre et la tradition qui était seule pour l'-antiquité classique à transmettre le dépôt des croyances, « Il n'est guère, écrit un professeur d'histoire religieuse à la Sorbonne, que le catholicisme à placer ainsi sur le même plan, — pari pietatis affecta et reverentia, écrivent les Pères du Concile de Trente — l'Ecriture et la Tradition ^. » Mais si Bossuet défendait la Tradition contre les protestants, c'était évidemment comme tradition de quelque chose. Les Saints Pères n'ont fait que développer et soutenir contre les hérésies une théologie dont le noyau est dans l'Evangile et dans saint Paul. Admirer le cortège et mépriser ce qu'il transporte, vénérer la tradition et détester ce qu'elle transmet, voilà un bien paradoxal formalisme. Ici encore la pensée de M. Maurras nous apparaît un simple comtisme immodéré, et nous reconnaissons en lui un pur écho du philosophe qui, dans une lettre du 9 Aristote 69, écrite à Alfred Sabatier après l'entretien de ce disciple avec le jésuite auquel il avait porté à Rome les étranges propositions d'alliance du Fondateur du Positivisme, s'étonne douloureusement que Sabatier ait trouvé là « un naïf interlocuteur, assez arriéré probablement pour ne pas même sentir combien Ignace de Loyola surpasse, à tous égards, leur Jésus Christ. »
Voici, je crois, comment on pourrait fixer sur ses racines religieuses cette conception individuelle et paradoxale d'un catholicisme canalisé dans ses définitions sociales. Le Christianisme, quelle que soit sa confession, peut se définir comme la religion qui admet entre Dieu et l'homme un médiateur divin, Jésus-Christ. Aucun monothéisme d'ailleurs n'est rigoureusement pur en ce qu'aucun ne se passe de médiateurs, qui, dans le judaïsme et l'islamisme, sont simplement des hom.mes, Moïse et Mahomet. Mais l'Eglise catholique ne s arrête pas là. Entre Jésus-Christ, médiateur divin, et l'âme individuelle, elle organise tout un système de médiation humaine. Un médiateur humain dans le temps, qui est la tradition, un médiateur humain dans l'espace, qui est l'Eglise, l'Eglise triomphante en son chef la Vierge et en ses membres les saints, l'Eglise militante en son chef le page, en ses membres les clercs, en son troupeau les laïques. Cette
I, Guignebert. U Evolution des Dogmes, p. 100.
L'ORDRE CATHOLIQUE
double médiation humaine, en 1870 le concile du Vatican l'a précisée, l'a complétée, en lui faisant faire, dans la même direction, deux pas, ou, si l'on veut, en l'achevant par deux « définitions ». Par le dogme de l'Immaculée Conception, il a désigné en la personne de Marie un médiateur sinon divin, du moins plus qu humain. Par le dogme de l'infaillibilité, il a ramené la diversité des membres à l'unité du chef, il a constitué dans l'Eglise militante ce même médiateur individuel qu'il érigeait dans l'Eglise triomphante. A l'opposé du catholicisme est donc le déisme omisso medio, qui nie de Dieu à l'homme cette chaîne et cet ordre social catholiques, et qui les réduit l'un et l'autre à des individus. Si une religion est une société, le catholicisme réalisera précisément, avec le maximum de société, le maximum de religion. Voilà le fonds vrai que M. Maurras, s'inspirant du positivisme, nous aide à conduire dans une forte lumière.
Maximum de religion, maximum de société donnent ceci : maximum d'ordre. « C'est, dit M. Maurras, à la notion la plus générale de l'ordre que cette essence religieuse (le catholicisme) correspond pour ses admirateurs du dehors. > Et ce passage de Barbares et Romains pourrait conclure aussi les Amants de Venise. « Aux plus beaux mouvements de l'âme, l'Eglise répéta comme un dogme de foi : Vous nêtes pas des dieux ! A la plus belle âme elle-même : Vous n'êtes pas un Dieu non plus. En rappelant le membre à la notion du corps, la partie à l'idée et à l'observance du tout, les avis de l'Eglise éloignèrent l'individu de l'autel qu'un fol amour-propre lui proposait tout bas de s'édifier à luimême ; ils lui représentèrent combien d'êtres et d'hommes existaient près de lui, méritaient d'être considérés avec lui ^. »
Rome est l'ordre, elle est l'être, qui est un autre nom de l'ordre. « Je SUIS Romain par tout le positif de mon être, par tout ce qu'y joignirent le plaisir, le travail, la pensée, la mémoire, la raison, la science, les arts, la politique et la poésie des hommes vivants réunis avant moi. Par ce trésor dont elle a reçu d'Athènes et transmis à notre Paris le dépôt, Rome signifie sans conteste la civilisation et l'humanité. Je suis Romain, je suis humain, deux propositions identiques. Rome dit oui, l'Homme dit oui... Qu'est-ce que l'Etre sans la loi ? A tous les degrés de l'échelle l'Etre faiblit quand mollit l'ordre ; il se dissout pour peu que l'ordre ne le retienne plus ^. »