‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 123 sur 181 · I. L'Avenir de Untelligence, p · texte numérisé non relu

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LE ROMANTISME

regarde la discipline publique. Quant à la discipline privée, M. Maurras attache-t-il de l'importance à des fantaisies candides comme celles du bon Théo, Fortunio et Mademoiselle de Maupin ? Les romantiques anglais, Byron et Shelley, ont ici un autre tempérament et une autre envergure. Qu'on se souvienne de la place que tiennent le sentiment et l'apologie de la vie de famille chez Lamartine et chez Hugo. Chez Musset comme chez Baudelaire, la débauche s'accompagne presque toujours de mauvaise conscience, et l'âme la déteste quand la chair faible y cède. La patrie ? N'est-ce pas du romantisme qu'est né en France le grand lyrisme patriotique, celui de l'ode nationale à la Hugo, qui a ajouté sa quatrième corde, la plus sonore, au discours de Ronsard, au poème officiel de Malherbe, à la tragédie cornélienne ? La propriété ? Quel écrivain romantique a donc attaqué formellement le principe de la propriété individuelle ? » Cette malle doit être à lui », murmure, du romantisme, M. Maurras devant la malle barbue de 1848. Ainsi le Dauphin, fils de Louis XV, à qui son précepteur énumérait les crimes de Néron lui demanda : « Ne pensez-vous pas qu'un pareil coquin devait être janséniste ? »

N'exagérons d'ailleurs, à notre tour, rien. Il n'est pas de groupe littéraire un peu complexe où toutes les tendances de l'ordre politique et social ne soient représentées. Exclurons-nous, par exemple, du classicisme Fénelon que Louis XIV appelait le bel-esprit le plus chimérique de son royaume ? — Il y a tout de même, tant dans le romantisme que dans le contre-romantisme, son frère ennemi, des éléments de source et de tendance révolutionnaires, ou du moins nettement adverses de ceux qu'approuve et adopte la pensée de M. Maurras. Mais il semble que, parmi les romantiques et leurs voisins, M. Maurras dénonce avec le plus d'âpreté ceux-là même auxquels, peut-être, il doit le plus, et que cet enfant dru et fort réserve à sa nourrice ses plus vigoureux coups de pomg.

Voici. La doctrine politique de M. Maurras est le nationalisme Intégral, qui comporte d'abord un élément de raison et de volonté : tout subordonner au salut public, en définir les conditions et les réaliser par tous les moyens ; — ensuite un élément de sensibilité : se sentir Français par toutes ses racines et ses fibres, Français de son pays et de son terroir, fruit d'un arbre, d'une tradition, d'un ciel, attaché à sa grande patrie par l'intermédiaire nécessaire de sa petite patrie. Si, par le premier côté, M. Maurras procède de maîtres politiques, par le second il est un fils spirituel de Mistral et un frère de M. Barrés. Mais

quelles sont les figures anciennes de cette idée et de ce sentiment, en tant qu'ils fleurissent sur un visage des lettres françaises ? L'âge classique ne les a pas connus ; nous ne voyons jamais un auteur du XVI I^ siècle reprendre la belle tradition de la Pléiade, du Vendômois Ronsard ou de l'Angevin du Bellay, parler, avec quelque complaisance et quelque tendresse, de sa province. Il en est de ce sentiment comme de celui de la nature. Gautier trouvait dans toute la littérature classique, deux vers pittoresques, l'un du Cid et l'autre du Tartuffe. De même il ne me souvient pas, chez nos classiques, d'une autre trace de sentiment local qu'une ligne d'une lettre où Descartes se dit avec quelque satisfaction « un homme né dans les jardins de la Touraine ». Il semble qu'un homme du XVII ^ siècle se rapetisse en se rattachant à une petite patrie, tout aussi bien qu'en aimant le souvenir de son enfance et en ne la considérant pas comme une infirmité de la condition humaine. Or l'homme qui a porté le premier avec fierté le nom de sa petite patrie, qui a tiré de là des émotions et m.ême des idées (les idées adverses de celles de M. Maurras) c'est celui-là même par qui s'est exprimé dans toute sa musique le sentiment de la nature, c'est le citoyen de Genève, le métèque Rousseau.

Et un tel sentiment prend un peu de ses origines, de ses résonances et de sa valeur littéraires, dans ce fait qu'il est une nostalgie, qu'il est repensé du dehors et qu'il cristallise dans l'exil. Aussi bien que Rousseau, M. Maurras et M. Barrés attestent qu'il n'éclôt pas dans le terroir idéalisé par lui, mais dans le séjour, les imaginations et les langueurs de Paris. Peut-être est-ce seulement chez un enfant délicat et sensitif de Paris que pouvait se composer en une idée vivante la somme de ces nostalgies, que la France devait apparaître comme le composé et le chœur de ces provinces, le point de vue central de ces monades et la figure de leur harmonie. Et ce fut en effet l'œuvre de Michelet. Les fonds décoratifs et sentimentaux, la terre et les morts, tout cet orchestre actuel des voix traditionnelles et provinciales, tout cela sort du Tableau qui ouvre le deuxième volume de V Histoire de France. Ce Tableau marque une date non seulement dans l'histoire de la prose française, mais aussi dans celle de l'unité et de la conscience françaises ; il formule, par son étincelante densité, comme un trésor dans un coffre, la somme pure du patriotisme français. Or Michelet est dénoncé par M. Maurras comme le plus dangereux malfaiteur, après Rousseau. Il figure dans les Trois Idées Politiques comme l'expression la plus nette de la folie romantique et révolutionnaire. « Un

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esprit pur et libre se décide pai des raisons et, en d'autres mots, par lui-même : le sien cédait, pour l'ordinaire, à ce ramassis d'impressions et d'imaginations qui se forment sous l'influence des nerfs, du sang, du foie et des autres glandes. Ces humeurs naturelles le menaient comme un alcool. » Serait-il difficile de discerner chez M. Maurras les humeurs naturelles de Provençal blanc qui, plus peut-être que l'équitable raison, le conduisent contre Michelet et lui font méconnaître une des racines par lesquelles le traditionalisme monarchique lui-même a pu s'installer dans notre sol intellectuel ?

Mais est-il vraiment possible de marquer le moment précis où, chez un homme qui pense, « la sensibilité usurpe la fonction qui lui est étrangère », tient le rôle de guide au lieu de servir de moteur ? Existe-t-il un critère qui permette de discerner clairement, et non simplement à titre d'impression littéraire, de plaidoyer momentané, le moment où elle croit guider du moment où elle meut ? « On peut se passionner sans aucun romantisme », dit M. Maurras citant en exemple Bossuet. Pourquoi Bossuet passionné contre Luther n'est-il pas romantique, alors que Michelet passionné contre Madame de Maintenon est romantique ? Au fond tout grand art, classique ou romantique, tout beau et total rythme humain consiste dans l'ample mouvement d'une sensibilité forte qui s'ordonne ; il donne sa fleur quand la passion par lui s'épure et qu'il en lève l'image dans la paix. Un Michelet va à la Fête des Fédérations et au Tableau de la France comme Bossuet à Y Exposition de la Doctrine Catholique ou au Sermon sur r Unité de l'Eglise. Jocelyn et les Contemplations se terminent sur un apaisement aussi bien qu Horace et que Phèdre, parce que depuis V Iliade c'est là le nombre d'or qui règle les musiques de l'art et de 1 ame.

Mais M. Maurras poursuit encore ici le romantisme. Ce que le romantisme aurait détruit, ce serait un certain tragique de la vie, et peut-être même une certaine grandeur possible de la passion. « A force de tout relâcher, les romantiques ont créé ce vil Olympe de héros dissolus, d'où semblent retombées des générations toutes faites d'argile ^ ». Le romantisme n'a ployé, utilisé la passion que pour l'exhaler dans une paix découragée et ne sachant, au lieu de l'affronter, que tantôt l'aduler et tantôt la dissoudre. " Il n'est jamais question aujourd'hui que de sentiments, . écrivait M. Maurras dans la préface du

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