‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 124 sur 181 · Les Amants de ^Venise, p · texte numérisé non relu

Les Amants de ^Venise, p

Chemin de Paradis. Les femmes, si brisées et humiliées par nos mœurs, se sont vengées en nous communiquant leur nature. Tout s'est efféminé, depuis l'esprit jusqu'à l'amour. Tout s'est amolli. Incapable de disposer et'de promouvoir des idées en harmonieuses séries, on ne songe plus qu'à subir. » Des générations toutes faites d'argile M. Maurras verrait sans doute l'équivalent d'art dans une forme poétique trop spontanée qui ne sait que se complaire indéfiniment dans son abondance oratoire ou dans ses ressources verbales et que céder au flux et à la magie des mots.

En d'autres termes le romantisme lui est apparu comme la forme littéraire de ce que la F^épubiique des camarades a installé en plein dans le centre de l'état politique, la facilité. Lamartine qui la possédait démesurément l'appelle la grâce du génie, et le classique qu'était au fond Musset se moque de lui. « Avez-vous lu Jocelyn, l'abbé ? — Oui. Il y a du génie, du talent, de la facilité. » Et dans une autre édition de // ne faut jurer de rien, comme l'interlocuteur de M. Harpin, il efface Jocelyn pour le remplacer par Eugène Sue... Cette facilité qui coule de sa plume dans V Histoire des Girondins comme elle coulait de la bouche même de Vergniaud, elle s'écoulera dans la rue quand V Histoire des Girondins y descendra en 1848 ; elle est l'essence même, la pente naturelle du régime républicain et de la démocratie. Elle figure un acte de foi dans une sorte de facilité suprême qui serait à la racine de l'être, dans une disposition des choses à se faire toutes seules, idée tellement naturelle au philosophe démocratique de la Réalité du monde sensible qu'il nota comme une révélation prodigieuse (et vite oubliée) l'apophtegme contraire. Cette croyance, en relâchant les sources de résistance, les fibres combatives, les énergies de réaction, en faisant de la paix par exemple une sorte d'état naturel qui s'institue et se maintient de lui-même, représentait à M. Maurras, lorsqu'il écrivait Kiel et Tanger, « cinq cent mille jeunes Français couchés froids et sanglants sur leur terre mal défendue ».

Il n'y a pas longtemps, M. Maurras écrivant son article quotidien de VAction Française, une nuit d'avions allemands, l'intitula tout naturellement Philosophie de lalerte. Devant ces gens affolés qui couraient en hâte aux abris, M. Maurras songeait à l'essence de la paix et de la guerre. Il semblait que sur la capitale, fourmilière émue par le talon des puissances supérieures, cet état de trouble fût une exception, un scandale, le bouleversement de l'ordre et de l'assiette naturelle. M. Maurras invitait son lecteur à voir là au contraire un

LE ROMANTISME

retour à l'état normal. La vie, la société sont en état de guerre et de luttes perpétuelles, la vie est une réaction, et, selon la profonde définition de Bichat, Tensemble des forces qui luttent contre la mort (exactement la direction sur laquelle s'embranche la cosmogonie bergsonieryie de VEvolution Créatrice...). Cette définition est, selon M. Maurras, « une vue de profonde philosophie, qui rend hommage à la qualité exceptionnelle, merveilleuse, réactionnaire de la vie, au milieu des assauts acharnés qui lui sont livrés de toutes les parts. Ainsi, la notion de la paix, inspirée de son vrai amour et de sa juste estime, doit être . conçue par rapport à la multitude infinie des éléments et des puissances qui conspirent tantôt a l'empêcher de naître, tantôt à la détruire a peine est-elle née ^\ Et il disait puissamment cette tension vigilante, cette carapace fragile et tenace de courage et de génie humains suspendues dans l'atmosphère de la nuit sous les étoiles pour entretenir sur l'humanité menacée une enveloppe légère encore et précaire de sécurité.

Idée austère et tonique, pessimisme sain comme l'amertume du sel, domination de l'ordre mâle, cet aspect à la fois viril, courageux et triste du Thésée au Parthénon et de l'Adam a la Sixtine, — la racine élémentaire et la base originelle de la virilité et de l'énergie. A des « générations toutes faites d'argile » celui qui s'agenouillait devant une colonne des Propylées doit proposer l'exemple du marbre, du bronze, de la matière dure.

L'argile elle-même y trouve son compte, et par les bronziers péloponnésiens l'art est conduit à Tanagra. <' Pour bien aimer il ne faut pas aimer l'amour, il ne faut pas le rechercher, il est même important de sentir pour lui quelque haine. S'il veut garder toute la douceur de son charme et toute la force de ses vertus, l'amour doit s'imposer comme un ennemi qu'on redoute, non comme un flatteur qu on appelle.. Sans doute, quand l'objet est fort, quand il est digne, quand la passion est puissante, cst-il bon que ce soit le trouble, en fin de compte, qui l'epporte ; plus l'obstacle aura été élevé, énergique la résistance, plus ce trouble victorieux aura gagné d'éclat ou de durée et pourra donner de délices. Telle est la grâce de la sagesse, tel est le prix de la raison, que leur frein serré constitue la condition dernière de tout plaisir un peu intense et pénétrant. Elles seules composent une volonté ferme, un corps pudique et un cœur vrai ^. ^

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