‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 125 sur 181 · I . Les Amants de Venise^ p · texte numérisé non relu

I . Les Amants de Venise^ p

Ainsi le romantisme ne fait pas seulement déchoir le prix de Tordre, mais le prix encore de ce qui rend belle, en tant qu'elle est redoutée et retardée, la rupture de l'ordre. Cette touche, que l'on croirait d'abord ultra-romantique et qui nous est donnée comme ultra-classique, elle tire, elle aussi et au même titre que le sentiment par elle indiqué, sa valeur de son exception, de son isolement dans la pensée de M. Maurras, de ce qui la fait scintiller comme un pic inattendu, d'ordinaire voilé sous le rideau d'une volontaire nuée. N'atteignons-nous pas là comme un hédonisme transcendant, frère plus aigu et paradoxal de celui qu'aménage savamment l'œuvre de M. Barres ? Cette vie double, qui à une nature grossière n'apporte qu'hypocrisie, une âme bien née la connaît et la construit comm.e l'effort, tantôt humainement infructueux, tantôt divinement réussi d'une discipline. Et en effet la culture du XVII ^ siècle, les racines de notre art classique, plongent dans ces assises. L'homme d'alors, né chrétien et français, vivait sur deux registres opposés, naïvement et puissamment, celui du monde et celui de la religion. De là, en partie, chez Descartes et chez Pascal, chez Corneille et chez Racine, un invincible dualisme, un perpétuel travail tantôt pour distribuer méthodiquement dans les deux ordres les objets de la nature humaine, tantôt pour ployer et réduire un ordre à l'autre. Ce dualisme fait du tragique le sommet même de cette culture. Dès le XVII ^ siècle il est tourné en ridicule par Molière, ou plutôt Molière pose la question sur le terrain comique, tant avec le Misant thrope qu'avec Tartuffe. La franchise d'Alceste annonce si bien le philosophe de Genève que c'est tout juste si Rousseau, lorsqu'il reproche à Molière d'avoir rendu Alceste ridicule, n'estime pas, dans son délire de la persécution, que Molière Ta personnellement visé, — et Camille Desmoulins prétendra reconnaître en Philinte un feuillant, en Alceste un jacobin. Au sentiment de la vie double que la religion catholique entretient savamment, parfois dangereusement, succède une passion de simplicité, de franchise, d'unité.

Donc tandis que le secret de la culture est en partie dans une conscience qui discerne, dans une force qui hiérarchise, dans un frein qui discipline, le romantisme a simplifié tout cela à l'excès. Il a prétendu aller tout droit au bout de tout, il a mutilé la vie en ne la vivant que sur un plan. Et tout cela n'est pas faux, et il faut savoir à M. Maurras le meilleur gré de nous le dire ou de nous le suggérer. Seulement, ici encore, nous ne devons pas oublier de porter en compte au romantisme le bénéfice de nos remarques de tout à l'heure. Il nous a fait

LE ROMANTISME

sentir plus profondément le besoin de ce qu'il méconnaissait si grandiosement. On ne peut le séparer des réactions qu'il provoque, des examens de conscience qu'il oblige à faire, des nostalgies qu'il fait éclore, des beaux enfants qu'il a nourris et qui s'exercent à le battre. Certes il est une délicatesse de culture, une riche complexité de vie en partie double, qui manque aux Lamartine et aux Hugo, même aux Vigny et aux Baudelaire. Mais peut-on séparer du romantisme ceux qui ont construit du romantisme et contre lui cela même qu'ils ont reconnu lui manquer, les Stendhal, les Sainte-Beuve, les Renan, les Flaubert, les Barres, les Maurras ? Nous avons là non pas certes un bloc, mais une unité complexe et vivante, riche, nuancée, équilibrée. Les Français, à M. Maurras, paraissent le peuple qui « après Rome, plus que Rome, incorpora la règle à l'instinct, l'art à la nature, la pensée à la vie ». Mais précisément romantisme et contre-romantisme font surgir dramatiquement devant la critique une vivacité d'instinct, une profondeur de nature, une puissance de vie, qui ne se laissent pas incorporer à fond toute la règle, tout l'art, toute la pensée. La résistance qu'ils leur opposent, l'étoffe ou la matière dont ils les dépassent, donnent même a la règle, à l'art, à la pensée, leur tragique, leur intérêt, leur humanité. S'il y a en effet dans le romantisme quelque chose de démesuré (le mot, qui se place bellement à la rime et s'y accorde avec azuré, est pris toujours chez Hugo, Banville, Heredia avec un sens de magnificence et d'éclat), l'ombre de ce démesuré céleste s'est projetée sur la terre comme un goût plus cher et plus fervent de la mesure.

Quun éclate de chair humain et parfumant I Le pied sur quelque guivre où mon amour tisonne. Je songe plus longtemps, peut-être, éperdûment A Fautre, au sein brûlé d'une antique Amazone !

LA DÉMOCRATIE

Révolution, démocratie, république, tout l'ordre politique contre lequel s'est armé M. Maurras est associé de près au romantisme qui l'a sinon engendré, du moins légitimé et déchaîné. Il faut le louer d'avoir posé le problème politique avec cette ampleur, d'avoir placé sur une même ligne et expliqué l'un par l'autre le spirituel et le temporel du siècle. Il n'était pas le premier, et les romantiques lui avaient eux-mêmes montré le chemin. Dans la Réponse à un acte d'accusation Victor Hugo pousse jusqu'au bout, avec une verve illimitée, la comparaison de sa révolution littéraire avec la révolution politique de 1 789. Il a fait pour les mots ce qu'elle avait fait pour les hommes. Mais on peut aller plus loin et parler plus sérieusement que cette imagerie d'Epinal. Le point de vue le plus général sous lequel on envisagerait ce parallélisme du politique et du littéraire serait, je crois, celui-ci : le romantisme a mis derrière l'humanité, la pensée, la poésie, une substance dont tout le reste n'est que manifestation passagère, la Nature. Romantisme, naturalisme, symbolisme, l'acceptent pareillement comme la réalité suprême qui commande l'homme, comme la mer universelle où retombent toutes les gouttes d'eau individuelles. Elle est donnée chez eux comme un élément. Au contraire l'art classique, qui était un art humain, réalisait la nature sous les espèces de l'homme. Du XVII^ siècle au XIX^ s'est faite la grande transgression musicale, dont les eaux sonores ont tout envahi. Cette impression que nous verse magnifiquement la poésie romantique, je la retrouve transposée en l'ordre politique, mais toujours de même fonds et révélant les mêmes racines originelles, quand je lis les derniers chapitres de la Démocratie en Amérique où Tocqueville, avec une clairvoyance ironique, détachée, à peine teintée de mélancolie, développe, en le style élégant et nu qu'il tient de Montesquieu, en petites phrases égales et douces, le mouvement d irrésistible marée dont la démocratie submerge peu à peu les sociétés

LA DÉMOCRATIE

humaines. Peu à peu cette démocratie s*anime, occupe tout, déborde^ tout, comme le Satyre de Hugo devant l'assemblée des dieux. Elle investit l'humanité et l'espace, pareille à la Nature romantique, avec la puissance d'un élément. On pense aux personnifications panthéistes de Flaubert dans la Tentation de Saint Antoine. C'est en effet à la tentation du vieux solitaire qu'a été soumise l'intelligence du XIX^ siècle. Les puissances multiformes du nombre et de la matière se sont imposées d'abord à elle par la force, puis se sont enracinées dans son consentement, se sont fait accepter et flatter. M. Maurras les désigne d'un nom sans honneur ' « Taine avait dit le crocodile. Mais, de grâce, pourquoi le crocodile plutôt que le chameau, l'âne et la vipère ? Basse méchanceté, sottise, veulerie, tout cela est républicain-démocratique. Notre ami a trouvé un sobriquet plus synthétique. Il a écrit : la Bête, et tout le monde a reconnu le funeste animal ^. » Le vicomte de Tocqueville s'exprimait en termes plus amènes : sous les lucides périphrases de la Démocratie en Amérique il pensait parfois la même chose. C'est la même Bête que Renan a introduite dans son Calihan. Mais l'auteur de la Réforme intellectuelle et morale, dégoûté par la nullité des vieux partis, séduit par les prévenances dont la démocratie l'entourait, par la liberté complète et les complaisances aimables qu'elle ménageait à ses travaux intellectuels, montra Caliban en voie de s'humaniser, et d'établir, en succédant à Prospero, un gouvernement sortable.

M. Maurras n'a pas regardé sans effroi l'Intelligence amoureuse, comme Titania, du nouveau Bottom, et caressant, enguirlandant (de fleurs en papier, celles des estrades officielles) ses oreille d'ânes. Devant ce retour offensif des puissances que sym.bolise le marais de Marthe, il s'est tenu plus ferme à l'autel des divinités poliades et aux pierres du rocher d'Anstarchè. Il a vu dans le vicomte de Tocqueville le successeur direct de ce marquis de la Fayette qui

Fit à Leviathan sa première layette

comme dit, en une belle rime qui a raison, Victor Hugo. Ainsi que saint Antoine il a su résister à l'immense diablerie orientale, mystique et romantique. A une Belle Jardinière où le crayon de Forain a figuré la démocratie arrosant les lys, il cric vcrvcusement : ■ Oui !

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