‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 135 sur 181 · Une Campagne Royaliste, p · texte numérisé non relu

Une Campagne Royaliste, p

document. Elle porte sur les thèses beaucoup plus que sur les hypothèses. Elle comporte l'ordre de vérité générale qui appartient à un pouvoir spirituel. Elle recherche, définit et qualifie ce qui est mauvais en soi. Or, de la démocratie, de la critique politique et du régime parlementaire, on peut dire à peu près ce que Richelieu dans son Testament Politique dit de la vénalité des offices, que ce fut une grande faute de l'établir, mais qu'on ne saurait pour le moment l'abolir sans tomber dans des maux plus grands que ceux que l'habitude dissimule et que l'usage amortit. De ce que le Syllabus appelle la liberté de conscience un mal, il ne s'ensuit pas que le pape en demande aux gouvernements la suppression, puisqu'au contraire il la réclame en faveur des catholiques là où elle leur est déniée.

Plus précisément nous vivons, tant bien que mal, de ce que nous avons, et nous souffrons de ce que nous n'avons pas. Le système politique de M. Maurras paraît, comme les systèmes de philosophie, vrai par ce qu'il affirme et faux par ce qu'il nie. Evidemment la démocratie sans mesure comme tout gouvernement sans mesure, c'est le mal, c'est la mort, la critique immodérée et sans fin ne peut que dissoudre et ruiner, l'omnipotence d'un Parlement est la plus dangereuse, la plus irresponsable des tyrannies. Mais pour les ramener à une mesure, à leur fonction de bien, un seul moyen est possible, une seule condition nécessaire : les contenir et les équilibrer par d'autres forces. Il y a une démocratie anglaise, mais aussi une aristocratie anglaise. Il y avait une démocratie allemande, il y avait aussi une monarchie impériale : pouvoirs qui semblent rivaux et qui peuvent se combattre, mais dont chacun dans sa sphère travaille au bien général. Une démocratie modérée et équilibrée reste aussi bien une démocratie qu'une monarchie constitutionnelle reste une monarchie. Ce qui importe ici c'est moins le vice de ce qui existe que, pour ce qui n'existe pas, le vice de ne pas exister. En d'autres termes, le problème de la réalité de la démocratie se pose au même titre que celui de la carence de l'aristocratie, de la carence de la monarchie : les trois problèmes se traduisent l'un dans l'autre. Et comme les amours de M. Maurras — et de tout homme de goût — ont un visage plus attrayant que ses haines, com.me sa pensée est mieux dans son acte propre quand elle s'installe dans l'organique que lorsqu'elle se meut dans le critique, plutôt que devant les présences qui motivent ses colères il s'éclairera, comme Dante, devant les absences qui suscitent ses désirs.

L' ARISTOCRATIE

L'ARISTOCRATIE

Un Etat démocratique a, pour M. Maurras, un gouvernement dans la mesure où il cesse d'être démocratique, où il est gouverné par une minorité organisée.

M. Barres lui objectant, dans VEnquête, qu'il manquerait en France autour de la monarchie, une aristocratie digne de ce nom, M. Maurras répond que les deux termes ne s'impliquent nullement, ou plutôt que, si la monarchie peut et doit constituer une aristocratie dans l'intérêt du pays, son développement n'est point subordonné à l'existence d'une aristocratie. Il ajoute qu'au contraire une aristocratie solide « pourrait fournir de grandes chances de vie et de prospérité au régime républicain », vu que toutes les républiques prospères ont été aristocratiques : il cite Venise, Rome, la période organique d'Athènes. <^ Les républiques patriciennes se conforment à la loi des Etats prospères. Cette loi c'est l'hérédité. »

C'est là un problème politique extrêmement délicat .Deux points sont à noter : l'aristocratie a pu fournir un bon régime à des cités, mais il n'y a pas eu et il n'y a pas de grand Etat moderne à constitution toute aristocratique ; — en fait les deux réahtés pohtiques fondées sur l'hérédité, aristocratie et monarchie, se sont toujours dans les grands Etats appuyées l'une sur l'autre, puisque le privilège héréditaire de l'une est exactement le privilège de l'autre : la monarchie a pu combattre et abaisser une noblesse, mais en sappuyant sur une autre noblesse et en la créant au besoin. Richelieu dans son Testament recommande d'employer les gentilshommes, à mente égal, de préférence aux roturiers, et il en donne des raisons pleines de sens. Les monarchies en rendant l'accès à la noblesse aussi facile que possible, en la maintenant à l'état de classe ouverte, travaillaient dans l'intérêt général et dans le leur. Le rapport de solidarité entre l'aristocratie et la monarchie est à peu près le même dans toutes les monarchies de l'Europe chrétienne : le

type d'Etat monarchique sans aristocratie ne se rencontre que dans les civilisations musulmanes, et il n'est pas besoin de beaucoup de réflexion pour voir à quel point il est inférieur au type européen. M. Maurras et M. Barres s'accordent d'ailleurs à peu près, puisque l'un dit qu'une aristocratie manque à la monarchie possible, et l'autre que la monarchie réalisée créerait cette aristocratie. La tâche du roi serait la même que celle de Bonaparte en 1804, et le lys continuerait à butiner sur les abeilles : une reconstruction de la France devrait en effet emprunter ses éléments à l'expérience de toutes les reconstructions précédentes.

Mais M. Maurras pose en général la question sous une forme plus pittoresque et mieux liée à sa polémique ordinaire. Son raisonnement est celui-ci. Un Etat ne se mamtient que par des mstitutions héréditaires, monarchie ou aristocratie. Or l'Etat français actuel se maintient. Il doit donc posséder, à défaut de monarchie, une aristocratie. Il en possède une. Mais : comme tout va mal c'est qu'elle ne vaut rien, — ou : comme elle ne vaut rien, tout doit aller mal. Il faut la remplacer par une bonne aristocratie, celle que la monarchie nous referait.

L'aristocratie que nous possédons (ou qui nous possède) est, selon M. Maurras, celle des « quatre Etats confédérés », juif, protestant, maçon, métèque. « La République, fidèle a la loi républicaine qui implique le gouvernement d'un très petit nombre, la République en France s'appuiera sur les seuls groupes héréditaires qui aient conservé de la cohésion. » Ce sont « les familles juives, les familles protestantes, l'Etat métèque ou Monod, le monde maçonnique. Ces oligarchies unies fortement au milieu de la désorganisation nationale, voilà les fatales maîtresses que nous donnent les lois de la Physique politique » ^.

L'idée de M. Maurras est trop intéressante pour qu'au risque d'être taxé d'une certaine candeur je n'essaie pas de la serrer de près. Il est entendu — et M. Maurras insiste sur ce point — qu'il n'y a aristocratie que là oia il y a transmission héréditaire. Le mot ne convient donc à un groupe que si ce groupe est constitué non par des sentiments ou des intérêts ou des idées solidaires dans l'espace, mais par des générations solidaires dans la durée, par un emmagasinement d'autorité, d'influence et d'éclat au sein de familles perpétuelles. De ce point de vue les oligarchies dont parle M. Maurras sont-elles des aristocraties ?

Trois d'entre elles au moins ont un caractère très nettement viager.

Page 1