Enquête, p
L'ARISTOCRATIE
Je laisse de côté le monde protestant, qui maintient en efïet dans l'Université, l'admmistration, la banque et les affaires un ordre de familles d'une certaine ancienneté, honorables, incorporées comme l'étaient la personne et la pensée de Guizot à l'ensemble de la bourgeoisie française, et ne s'en distinguant pas beaucoup. — Mais l'influence et la richesse des Juifs depuis un siècle se sont-elles consolidées chez nous en une aristocratie véritable de familles ? Fort peu, et cela malgré le sens familial développé chez eux comme chez tous les Orientaux, malgré leur loi de mariage qui maintient la pureté ethnique de leur sang : le cas des Rothschild, d'ailleurs très caractéristique, est à peu près unique. Les grands Juifs de qui la place dans la vie politique a été la plus considérable n'ont nullement été des fondateurs de famille. Et surtout qu'est-ce qu'une aristocratie honteuse d'elle-même et qui n'ose s'avouer ? L'antisémitisme serait un bienfait pour les Juifs s'il les obligeait à ne plus se dénationaliser, s'il les rejetait avec force dans leur conscience ethnique. Ils ont maintenu cette conscience grâce au mépris et à la persécution qui les ont frappés : l'antisémitisme qui serait comme le virus atténué de cette presécution salutaire devrait les garantir contre la dissolution intérieure et contre ce reniement d'eux-mêmes, les en garantir avec le moins de dommage, puisque cette ombre de persécution leur maintiendrait les avantages de l'ancienne persécution réelle, tout en leur évitant ses inconvénients les plus sensibles. La persécution réduite à la tracasserie donnerait le maximum de bien pour le minimum de souffrance. En tout cas la place considérable des Juifs à la Bourse, dans la presse et sur le boulevard ne les a nullement constitués à l'état d'aristocratie ou, si l'on veut, d'oligocratie héréditaire. — Attendez! Laissez à leurs familles le temps de se créer. — Attendons. En vérité on reconnaîtra que ce temps est venu quand le Dupont et le Martin autochtones, au lieu de se déclarer Dupont de la Tour-Prangarde ou Martin (de la Seine-Inférieure) circonviendront les employés de l'état-civil pour se faire nommer sur leurs papiers Martin-Lévy ou Blum-Dupont. Mais tant que ce seront Lévy et Blum qui se feront connaître en littérature sous les noms de Martin et de Dupont, le premier des quatre Etats confédérés demeurera dans le pur possible.
La maçonnerie a beaucoup moins encore le caractère d une aristocratie. Il me souvient qu'un jour, en Sorbonne, à la conférence de M. Aulard, un de nos camarades développait une leçon sur la Congrégation au temps de Charles X. Quand M. Aulard en fit la critique, il
s'étonna que l'orateur n'eût rien dit de la comparaison qui s'imposait entre la Congrégation et la Maçonnerie, dont le rôle lui semblait en som.me fort analogue. M. Aulard parlant à des étudiants dépouillait ainsi complètement l'ordre d'idées et le vêtement politique dans lequel il s'enfourne pour écrire à la Dépêche et au Pays. La Maçonnerie, en effet, comme autrefois la Congrégation, est une société de nature originellement spirituelle qui, prêtant son appui à l'Etat, exige de lui des faveurs spirituelles pour la propagation de ses idées et des faveurs temporelles pour la fortune de ses membres. Elle n'a aucun trait d'une aristocratie héréditaire où l'on serait introduit par la naissance. Est maçon qui veut, de même qu'est de l'Action Française qui veut.
Protestants, juifs et maçons ont au moins ce caractère d'une aristocratie, qu ils sont, par le fait de certaines idées communes, réunis entre eux. Mais ceux que M. Maurras appelle les métèques ? Allemands, Scandinaves, Italiens, Levantins, quelle est leur solidarité dans l'espace ? Et, dans le temps, s'ils subsistent et acquièrent du poids seulement pendant deux ou trois générations, ils ne se distinguent plus du Français.
Alors, les quatre Etats confédérés signifient, pour M. Maurras, Q abord les trois organisations spirituelles qui ont bénéficié de la neutralité ou des faveurs de la loi pendant que l'Eglise et l'Etat se combattaient, puis la présence dans l'esprit et le corps français de cet étranger qu'il dénonçait comme l'auteur responsable du romantisme. « Organisation m.açonnique, colonie étrangère, société protestante, nation juive, «tels sont les quatre éléments qui se sont développés de plus en plus dans la France moderne depuis 1789» ^. Et M. Maurras explique le peu de résistance qu'ils ont trouvée par l'état de poussière et d'individualisme où la Révolution, puis l'Empire ont, avec leurs institutions et leurs lois, réduit la société française.
On ne saurait nier que ces quatre organisations (si l'étiquette collective de colonie étrangère signifie quelque chose, car il n'a y pas plus une colonie étrangère qu'il n'y a une langue étrangère) n'aient en effet en France une place plus grande que celle qu'elles tenaient avant la Révolution. Mais d'abord c'est là un fait général dans toute l'Europe : les m.inorités religieuses, les étrangers, les organisations internationales ont cessé, dans les Etats modernes, d'être suspectés sans cesse ou