‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 174 sur 181 · I. Kiel et Tanger, p. CXIII · texte numérisé non relu

I. Kiel et Tanger, p. CXIII

l'incurie maritime de l'amiral Besnard et la politique anti -allemande de M. Delcassé avec les ruines militaires de l'affaire Dreyfus). La première édition du livre est de 1 905 — après Tanger. — La deuxième édition est augmentée d'une longue préface qui montre que les essais de réforme de 1905 a 1913, l'expérience Poincaré, ont abouti aux mêmes résultats, — et l'année qui suivit cette deuxième édition s'appelle

Cette apologie de la continuité politique et monarchique est certainement ce qu'il y a dans l'oeuvre de M. Maurras de plus continu, de plus suivi, de mieux composé (comparez-le au décousu fatiguant des Amants de Venise). C'est un beau « discours « (au sens ancien du mot), avec des pages admirables, dans une manière qui rappelle parfois Tocqueville et Prévost-Paradol. Cette opposition de deux versants aide au dramatique. On songe à V Entretien avec M, de Saci, la monarchie y jouant le rôle du Christus ^x machina entre Epictète et Montaigne et faisant souplement le tour de la matière politique comme le christianisme suit le contour complet de la matière humaine. Le livre mérite d'être présenté à des jeunes gens comme une des meilleures lectures qui puissent ordonner l'intelligence et former le jugement, et de voisiner sur un rayon de bibliothèque avec la Démocratie en Amérique et la Réforme Sociale.

C'est également l'un de ceux qui nous permettent de mieux discerner ce qu'il y a de solide dans les thèses de M. Maurras et ce qu'il y a de fragile et d'artificiel dans le ciment qui les attache à la réalité. Le syllogisme de M. Maurras est Irréprochable, mais ces concepts exclusifs de m^onarchle, de continuité, de démocratie, sont susceptibles de tels tempéraments et de telles demi-mesures qu'il faut compléter la pensée vivante avec toutes sortes de dégradations, de nuances, de tons atténués, toute une atmosphère humide qui dlfîracte et décompose la lumière blanche des concepts.

J ai souligné ces mots, qui ont sans doute déjà frappé le lecteur : «^ la République conservatrice nous a placés entre l'Angleterre et I Allemagne ». Cette situation est fort antérieure au ministère de M. Méline, puisqu'elle a commandé toute notre histoire. Oui dira M. Maurras, mais entre l'Allemagne et l'Angleterre la monarchie a su tailler une France, tandis que la République... En réalité la République s'est trouvée dans une situation difficile d'où elle ne s'est pas tirée beaucoup plus mal que n'ont fait en de telles circonstances les monarchies européennes entre lesquelles elle vivait. Si nous cherchons

DE LA CONTINUITÉ POLITIQUE

nos termes de comparaison dans l'espace au lieu de les chercher dans le temps, nous verrons République et moiiarchies suivre les mêmes traverses, commettre les mêmes erreurs, aboutir. Tannée qui suivit Kiel et Tanger, aux mêmes tragédies.

Je crois, contre M. Maurras, que ce n'est pas la continuité et l'intelligence du but, m.als la continuité des efforts et l'intelligence des moyens qui ont fait défaut à la politique républicaine. Selon lui la troisième République n'a connu que deux systèmes politiques contraires, le système Hanotaux-Fachoda, le système Dclcassé-Tanger. En réalité il n'y eut qu'un système, mené avec une continuité relativement louable, le même sous M. Hanotaux et sous M. Delcassé, mais avec les moyens du moment, — et bien antérieur à M. Hanotaux, puisqu'il a sa double origine dans deux événements à peu près contemporains : le congrès de Berlin et la fondation de la République opportuniste.

Le congrès de Berlin constituait, dans la pensée de Bismarck, une première tentative pour appliquer d'une façon large et décisive, en vue d'une longue paix dont l'Allemagne industrielle avait besoin, le principe politique né au XVIII^ siècle, celui des compensations, principe qui depuis le premier partage de la Pologne fait partie du droit public européen, et que les traités de Versailles et de Saint-Germain ont maintenu en l'enrobant de phraséologie calviniste et révolutionnaire, assure aux dépens des faibles la paix entre les forts. Convoqué par le chancelier pour prévenir une guerre de l'Angleterre et de l'Autriche contre la Russie, le congrès devait servir, en outre, à diriger vers le Sud, par des compensations ottomanes, la politique des vaincus de 1866 et des vaincus de 1871 : d'où l'occupation de la Bosnie-Herzégovine par rAutrlche-Hongrlc, la permission donnée à la France par l'Angleterre et l'Allemagne d'entrer en Tunisie quand elle le voudrait.

C'est l'époque précisément où les partis monarchistes sont écrasés, où la République opportuniste et anticléricale s'établit. Elle trouve une situation intérieure délicate. L'idée de la revanche française est considérée par l'Europe, en même temps que la forme républicaine elle-même, comme un élément de menace. 1870, 1873, 1873 ont montré que dans un conflit entre la France et l'Allemagne l'Europe, opinion et gouvernements, serait contre l'agresseur présumé. Si la France concentrait toute sa politique dans la préparation visible de la revanche, elle resserrait d'autant les ententes nouées par Bismarck tant avec la Russie qu'avec l'Autriche. Gambetta avait compris que

le moyen de compromettre toute possibilité de revanche était d'en étaler le dessein.

Ce qui détourne alors la politique française de la ligne bleue des Vosges vers la muraille d'or de l'Afrique, ce ne sont pas seulement les suggestions de Bismarck (analogues à celles de Leibnitz en 1672) ce sont les exemples mêmes et la tradition de la monarchie.

Au XVIII^ Siècle, la monarchie se trouva placée, à peu près comme la République du XIX^, à un carrefour délicat de nos deux destinées, continentale et coloniale. La question continentale qui se posait pour la France était celle des Pays-Bas. Le renversement des alliances, de 1 756, œuvre personnelle de Louis XV qui dut le négocier d'abord com.me un « secret » et auquel les bureaux ne se rallièrent qu'assez longtemps après, visait à constituer les Pays-Bas autrichiens en une autre Lorraine. D'après le traité de Versailles, dès que la Siiésie aurait été, avec l'aide de la France, reprise sur Frédéric II, la France devait recevoir d'abord, avec Ostende, Tournai et d'autres places, une frontière rectifiée, puis le reste des Pays-Bas autrichiens devait-être constitué en principauté indépendante pour le gendre de Louis XV, l'infant de Parme. La diplomatie française aurait dès lors eu tout son temps pour que la nouvelle Lorraine suivît le destin naturel de l'ancienne, le domaine du gendre de Louis XV la fortune que l'on venait de ménager au beau-père de Louis XV, et pour que l'arbre bien planté donnât son fruit au moment juste. Ce savant instrument diplomatique échoua devant le génie de Frédéric : la tragique fatalité voulut non seulement que la grande partie continentale et la grande partie coloniale se jouassent en même temps, mais aussi qu'un Louis XV, type du roihéntier, se heurtât au génie d'un Frédéric, type du roi-fondateur, doublé en le fils du roi-sergent par les bénéfices du roi-héritier.

Quand la guerre de Sept ans, m.auvaise opération conduite en vertu de bons principes, eût été liquidée, le gouvernement de Louis XV se préoccupa de réparer ce qu'elle avait comporté de désastreux et de consolider ce qu'elle avait produit de favorable. L'alliance autrichienne avait mal réussi à conduire la guerre, elle allait devenir le « système )> qui permit à la France de connaître, pour la première fois depuis Charles VII et Louis XI trente belles années de paix continentale pendant lesquelles elle accum.ula le riche capital humain que gaspillèrent les guerres de la Révolution et de l'Empire. La période des agrandissements continentaux fut considérée comme close pour un long temps : les traités de Westphalie empêchaient tout empiétement

DE LA CONTINUITÉ POLITIQUE

sur le corps germanique, où un quitta non movere franco-autrichien paraissait à de sages politiques, comme la guerre de la ligue d'Augsbourg l'avait montré, la ligne de conduite la plus sûre ; les Pays-Bas ne pouvaient être occupés et gardés qu'au prix d'une longue guerre européenne et Vergennes montra une grande clairvoyance en refusant toutes les offres astucieuses de troc faites par Joseph II.

La France de l'ancien Régime comme celle de la troisième République, tourna alors son expansion du côté de la mer, engagea contre sa rivale coloniale la guerre d'Amérique, se refit avec le Sénégal, les Antilles et Saint-Domingue, un domaine d'exploitation fort honorable, et s'appliqua du côté de la Méditerranée à des desseins à longue échéance. Choiseul acheta la Corse, les bureaux mirent à l'étude la question d Egypte, et Charles X, en 1830, ne fît que continuer la politique bourbonienne : ce n'est point un hasard si Alger fut la dernière conquête sur laquelle aient flotté les fleurs de lis.

M. Maurras admire sans doute comme moi cette solidité politique, mais contre quelqu'un. Quand des circonstances semblables, et trente nouvelles années de paix continentale, conduisent les hommes d'Etat de la troisième République à une politique analogue, il écrit : « Nos expéditions coloniales doivent être comprises comme des dérivatifs allemands, acceptés par notre gouvernement en vue d'entreprises financières favorables à ses amis. Nul plan d'ensemble ^. » — Il est exact que jusqu'en 1904 notre expansion n'a pas été gênée par l'Allemagne, pour des raisons évidentes ; il est non moins exact qu'en un temps et en un pays quelconque il n'y a pas de mise en valeur sans entreprises financières, et qu'il n'a jamais été, qu'il ne sera jamais mauvais pour un financier d'être l'ami du gouvernement. Quant à la question d'un plan d'ensemble, elle est complexe. La conquête coloniale, telle surtout que l'a déterminée depuis 1880 la carrière ouverte en Afrique, n'a comporté pour aucun pays un plan d'ensemble préconçu. La logique coloniale est une logique a parie posi. Chaque puissance commence par se garnir les mains le plus possible et de tous côtés ; puis, lorsqu'il faut unifier cette diversité, consolider et mettre en valeur ces acquisitions, naissent les plans d'ensemble. Ainsi un plan d'ensemble impérieux commande à l'Angleterre l'acquisition de Malte en 1814, de Chypre en 1877, de l'Egypte en 1882-1904, mais ce plan d'ensemble est déterminé par la possession des Indes et par le

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