‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 175 sur 181 · Kiel et Tanger t p. 1 L · texte numérisé non relu

Kiel et Tanger t p. 1 L

problème de leur route. Dans le continent africain lui-même, les plans d'ensemble, pour la France, l'Angleterre et l'Allemagne, sont venus après des conquêtes sporadiques, au jour le jour, faites sans dessein général préconçu, à la suite de voyages d'exploration, de raids militaires ou d'entreprises commerciales privées. Ainsi la dorsale du Cap à Alexandrie, la jonction du bloc africain par le lac Tchad, la réunion des possessions allemandes en un grand empire équatorial obtenu si possible sur le Congo français et belge et l'Afrique portugaise. Là où existe déjà un empire consolidé, où les éléments du problème sont posés, un plan d'ensemble peut et doit être conçu : c'était le cas pour notre Afrique du Nord qu'il s'agissait de mettre en valeur, de compléter et de défendre, ce dont la République s'est acquittée fort convenablement en complétant l'Algérie par ses deux ailes.

Cette analogie entre la politique royale et la politique républicaine, on ne saurait évidemment la conduire jusqu'au bout. Il faut tenir compte de deux grandes différences qui légitiment en partie Kiel et Tanger.

D'abord la République n'a point coordonné sa politique d'après l'état des forces qu'elle pouvait mettre en jeu pour l'appuyer. Après la guerre de Sept ans, Choiseul qui veut rendre à la France sa puissance coloniale, relève la marine, noue le Pacte de famille, achète la Corse. Mais le jour où la hâte de ses préparatifs et la hardiesse de sa politique vont nous conduire à une guerre contre l'Angleterre, guerre prématurée et qui risquera de tourner mal, Louis XV le congédie sans attendre de mise en demeure étrangère et sans se laisser surprendre par un pavé comme celui de Tanger. Vergennes cueillera le fruit qui sous Choiseul n'était pas mûr. Si lassé, découragé et insoucieux que Louis XV fût devenu à cette époque, si dommageables que fussent les rivalités et les concurrences des départements ministériels où, faute de chef présent à tout, les services — guerre, marine, afïaires étrangères, — tiraient déjà dans les jambes les uns des autres, on n'approchait pas, alors, de ce que signale M. Maurras : M. Hanotaux conduisant la reprise de la question égyptienne dans le même ministère où 1 amiral Besnard inaugurait les quinze années de notre décadence maritime, et M. Delcassé se hissant, pour regarder l'Allemagne en face, sur les épaules du général André et de M. Pelletan. Mais la guerre de 1914 allait montrer de grandes monarchies, Allemagne, Angleterre, Russie, Italie, Roumanie, aussi mal en point que la République pour proportionner leurs desseins politiques à leurs forces militaires. La

DE LA CONTINUITÉ POLITIQUE

politique anglaise d'encerclement de l'Allemagne était appuyée sur une armée inexistante, et l'Angleterre ne sut pas mieux que la France voir la guerre mondiale possible au bout de la route où l'avait engagée la politique d'Edouard VII.

Ensuite, ce qui a donné à la politique française ce caractère de malaise et de porte-à-faux dont Kiel et Tanger fait la pénétrante psychologie, c'est un divorce du spirituel et du temporel, assez analogue, en notre politique extérieure à celui que laisse voir notre état intérieur. Intérieurement, le mot République est pris tantôt dans le sens idéal et spirituel, celui de justice, de solidarité, de fraternité sociale, et tantôt dans le sens très matériel de régime parlementaire, de surveillance préfectorale, de comités électoraux, de tout un état tempyorel à maintenir et à défendre, souvent contre les impatiences même et les critiques de l'état spirituel. Dans notre politique extérieure, le spirituel et le temporel furent pareillement contraires : le spirituel figuré par l'idée de la revanche, le temporel consistant dans la paix garantie par des alliances, dans l'expansion dérivée loin du Rhin par la politique coloniale.

Quand Je parle ici de spirituel, de pouvoir spirituel, je ne fais que paraphraser une belle et profonde page de Kiel et Tanger : ^^ La passion de la Revanche tenait chez nous un rôle particulier... C'est une belle chose, mais rare, courte et d'autant plus précieuse que le gouvernement d'un peuple par une idée. Cette idée fut vraiment une reine de France... Un office public aurait dû être préposé à la garde de cette idée-force. Ecole, presse. Etat, famille, tout le monde aurait dû rivaliser d'attention et de vigilance pour conspirer à ce maintien. En l'absence du Prince, la Revanche faisait briller un reflet, une image de son autorité. Politique du Rhin, retour vers le Rhin, sur les pas de César et de Louis XIV! Un peu des volontés et des traditions capétiennes subsistait au fond de nos désirs et de nos regrets ^. » Mais déjà, au temps de Gambetta, l'idée de revanche par les armes avait fait place, même dans le langage patriotique, à celle de justice immanente : terme hybride vrai peut-être dans l'ordre moral, dépourvu de toute signification dans l'ordre politique, et qui voulait dire simplement que l'on ne devait pas renoncer à recevoir les provinces perdues d'on ne sait quel cours naturel des choses. Comment M. Maurras peut-il accuser M. Hanotaux d'avoir ^< détruit sans pitié l'idée de la revanche? »

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