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émane d'un principe bienfaisant, le roi, tout ce qui nous est advenu de mal doit émaner d'un mauvais principe, qui est ici l'action de l'Angleterre. Je ne suis pas de ceux qui évoqueront jamais, au sujet du salutaire gouvernement de Louis XVIII, les « fourgons de l'étranger », mais l'auteur de YEtang de Marthe n'abuse-t-il pas ici du vaisseau de l'étranger ? En pareil cas un homme admiré de M. Maurras, Fustel de Coulanges, avait coutume de demander, et la chanson ellemême le dit : « Avez-vous des textes précis? » Où sont les textes de M. Maurras ? Ou quel Sherlock Holmes a retrouvé pour lui dans l'histoire du XIX® siècle les traces innombrables de l'or anglais ?
M. Maurras ne nourrissait d'ailleurs nulle haine de principe contre l'Angleterre, mais bien contre le principe républicain. L'essentiel pour lui était de montrer que la République se définit comme le gouvernement de l'étranger, — et de tout l'étranger. Le quai d'Orsay n'abandonne dans Kiel et Tanger la paire de bottines anglaises qu'il nettoie que pour se jeter sur des brodequins allemands à faire reluire et sur des bottes russes à graisser. « La République atfranchie de nos Capétiens est en fait la sujette docile du HohenzoUem. Sous la main de l'empereur-roi, notre République ressemble à ces ludions qui montent ou descendent dans le bocal selon les coups de pouce imprimés par le caprice du physicien sur la membrane supérieure ^. » Les voyageurs pour Berlin mis en voiture, M. Maurras aiguille un train vers Pétersbourg : « Telle quelle, la Russie peut avoir une politique. Telle quelle, en proie au gouvernement des partis, déséquilibrée, anarchique, la démocratie française ne le peut pas. Elle en était donc condamnée à remplir l'office indigne de satellite du tzar ! La pure ineptie de son statut politique plaçait la fille aînée de la civilisation sous la protection d'un empire à demi inculte ^. » La devise de la fille aînée de la civilisation est devenue celle de Kundry : Servir. Evidemment il ne tenait qu à nous de laisser se renouer l'alliance bismarckienne des trois empereurs, l'Angleterre et l'Allemagne s'entendre au sujet du Maroc comme elles s'étaient entendues, en un temps d'amitié, au sujet de Zanzibar et d'Héligoland. La République nous a procuré des alliances qui nous ont conduit à la guerre de 1914 avec pas mal de monarchies, — et toute alliance implique un marché, des concessions mutuelles, où 1 opposition professionnelle de chaque pays à pour fonction de
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montrer que ce pays a été sacrifié, et la diplomatie le devoir de jouer de cette opposition pour améliorer ses marchés, comme le paysan qui ne demanderait pas mieux de vous vendre son veau un prix de... mais sa femme qui a mauvaise tête serait malade s'il le cédait à moins de...
L'histoire des origines de la guerre de 1914, lorsqu'elle pourra être tentée, éclaircira ces questions. M. Maurras, après avoir montré que la France républicaine était toujours manœuvrée par une main anglaise, allemande ou russe, écrit un chapitre positif dans lequel il montre comment une politique prévoyante, normale, française et par conséquent royale, eût trouvé dans l'état de l'Europe de sérieux éléments de réussite. Le dernier chapitre du livre. Que la France pourrait manœuvrer et réussir, propose à une France monarchique future le programme dicté par les conditions de l'ancienne Europe à la France de l'ancien Régime. — Mais la France, dira-t-on, avec sa population stationnaire, a infiniment baissé en puissance relative. — Par la faute, répond M. Maurras, de la démocratie et de la Révolution, dont les lois au dedans ont dissous et stérilisé la famille, dont l'action au dehors a provoqué au lieu de l'empêcher la formation des grands Etats rivaux. Ici encore on peut et on doit, selon le mot de M. Bourget, défaire systématiquement l'œuvre de la Révolution « Un certain (?) ensemble de réformes profondes doublées d'exemples venus de haut(??) ^> peut relever notre natalité. Le programme rural du vieux parti agrarien se substituerait au programme colonial qui est devenu celui du vieux parti républicain. « Une politique favorable à nos dix-huit millions de ruraux, dont beaucoup sont propriétaires, nous concentrerait fortement dans le domaine de nos rois... Tout fâcheux abus de politique impériale et coloniale nous serait interdit par cette heureuse constitution » (celle d'un Etat agricole et décentralisé).
La vraie, traditionnelle et utile politique française consisterait dès lors, disait M. Maurras en 1905, a manœuvrer souplement entre les quatre colosses de l'impérialisme, Allemagne, Russie, Angleterre, Amérique, comme la France d'autrefois entre les moitiés réunies ou séparées de l'empire de Charles-Quint, à grouper dans sa clientèle et dans son alliance, comme François P^ Richelieu, Mazarin, Vergennes, tous les petits Etats. De là une ligue de '< menus peuples '' qui « pourrait nous déférer son commandement militaire, et la politique éternelle des rois de France, volonté d'empêcher la monarchie universelle ou l'accroissement excessif de telle ou telle coalition, recommencerait à rayonner efficacement de Paris. ' Pourvus ainsi du maximum
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de notre force Intérieure et extérieure, il deviendra possible d'en venir à l'action «, l'action « pour la reprise de notre bien, et l'action en vue d'une paix européenne et planétaire qui, mettant fin à l'anarchie barbare de nos races supérieures, mérite enfin d'être appelée la paix française, seule digne du genre humain ».
On trouve dans cette solution une combinaison élégante et juste de plusieurs éléments qui cadrent fort bien. D'abord l'idée de la politique traditionnelle d'autrefois, telle qu'elle se définit clairement, lucidement au temps de Vergennes ; puis les plans d'Auguste Comte pour la régénération de l'Occident tels que les exposent la Politique Positive et le Catéchisme positiviste ; enfin un ordre de distribution politique qui semble bien être impliqué dans la destmée actuelle du monde, puisqu'il tend à se réaliser par la Société des nations, l'idéal encore brumeux qui apparaît au-delà des champs de carnage d'hier et du tapis vert d'aujourd'hui. M. Maurras estimait qu'avec le roi, on pourrait « réorganiser une armée » et « nouer une intime et sérieuse entente autrichienne ». Quand M. Maurras écrivait cela, ses songes étaient faits de sympathies catholiques et de souvenirs tant de 1756 que de Sadowa : c'était retarder un peu à une époque où le bloc central Ejnapimdx S9pes était inévitable, soudé par tant d'intérêts communs. N'empêche que la monarchie des Habsbourg, par sa souplesse et sa durée historique, par son caractère fédératif , aurait pu figurer légitimement dans l'Europe centrale une idée de paix analogue à l'idée de paix française et, comme le disait le comte Czernin, à l'idée de paix américaine. Le « système » qui dura de 1 756 à 1 792, assoupli et élargi selon un rythme germanique et politique, général et planétaire, eût été au xx^ siècle le salut de l'Europe : mais n'était-il pas inévitable qu'on le vît trop tard ?
L'utopie qui termine Kiel et Tanger vise à rétablir l'esprit des traités de Westphalie, — et pendant la guerre c'est un morcellement de l'Allemagne analogue à celui des mêmes traités que M. Maurras préconisait ardemment. « Cette ligue de menus peuples pourrait nous déférer son commandement militaire, et la politique éternelle des rois de France, volonté d'empêcher la Monarchie universelle ou l'accroissement excessif de telle ou telle coalition, recommencerait a rayonner efficacement de Paris... La chrétienté unie n'existant plus depuis la Réforme, il n'en subsiste pas moins une civilisation commune à sauvegarder. La France peut en être le soldat et le gendarme, comme le Siège catholique romain peut en redevenir le docteur et le promoteur. »
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Tout cela suppose le problème résolu, méthode plus commode en géométrie qu'en politique. M. Maurras reproche à la politique républicaine de n'avoir pas eu de plan d'ensemble. Il se transporte à l'extrémité opposée, et nous apporte, pour plan d'ensemble, une épure idéale. Retenons que la politique des traités de Westphalie donnera des fruits superbes à l'époque où le Siège catholique romain sera redevenu le docteur et le promoteur de la civilisation. N'y aurait-il pas dès lors quelque ombre d'archaïsme dans la politique extérieure de M. Maurras, et des ombres analogues ne flotteraient-elles pas en les coins de ce beau paysage à la Poussin où les divers massifs, les divers ordres de son œuvre s'engendrent et s'équilibrent.
Peut-être ai-je tort, ici, de parler d'ombres. C'est précisément le vaporeux et le fluide qui manquent à sa construction et qu'elle exclut. M. Maurras bâtit toujours fortement. Et je n'aurai pas l'injustice d'écrire que son aqueduc romain s'est écroulé sur lui. Il demeure solide comme le pont du Gard lui-même, doré comme lui, mais, comme lui toujours, il ne porte pas d'eau. Il se veut si romain qu'il exclut la nature de l'eau, comme le philosophe italique d'Elée excluait toute mobilité ionienne.
Il nous apparaît, en cette année 1919, que notre République valétudinaire a vécu, a duré comme aurait fait la monarchie brillante de santé qu'imagine M. Maurras. La grande guerre a montré tous les gouvernements, tous les Etats, débordés comme l'apprenti sorcier de Goethe par les forces qu'ils avalent mises en mouvement. Je m'étonne que M. Maurras n'ait pas largement noté ce trait favorable à sa thèse : la politique de M. Delcassé, sous les ministères Waldeck-Rousseau et Combes, ne trouva une telle faveur dans le monde parlementaire, républicain et socialiste que parce que ses traités, ses accords, paraissaient autant de jalons plantés sur la route de la paix. Le député qui voyait dans l'arbitrage international le fin du fin de la politique extérieure radicale-socialiste pouvait se présumer à bon droit delcasslsant. Les accords franco-anglais de M. Delcassé et de lord Grey étalent pourtant, sous leur apparence pacifiste et leur style Cour de La Haye, le cheval de Troie qui portait la guerre. Pareillement le prince de Bulow disait sincèrement à l'époque de Tanger : « Nous ne ferons pas la guerre pour le Maroc. » Et pourtant l'Allemagne aussi, et le monde entier, ont été gagnés par l'incendie venu des Colonnes d'Hercule. L'importance de l'empire colonial français, qui devait dans la pensée de Ferry et de Bismarck écarter la possibilité d'une nouvelle guerre franco-allc-
mande, détermina précisément cette guerre. Les affaires de Tanger et d'Agadir ranimèrent entre la France et l'Allemagne des haines qui s'étaient peu à peu assoupies. L'occupation du Moghreb mit le feu à une trainée de poudre que l'on ne voyait pas, que l'on reconnut seulement au moment de la conflagration et qui allait de Casablanca à Belgrade par Constantinople. La France prenant le Maroc, l'Italie prit la Tripolitaine, l'Autriche la Bosnie, les puissances chrétiennes balkaniques le reste de la Turquie d'Europe, et la guerre balkanique engendra la guerre mondiale.
Voilà ce qui me faisait voir dans le livre et dans la thèse de M. Maurras ce solide aqueduc romain profilé superbement sur un paysage sans eau. L'eau, — la part de l'insaisissable, de l'imprévisible et du mystère, la subtilité immanente qui déroute la sagesse, à moins que cette sagesse ne se fasse fluide et serpentine comme elle. Kiel et Tanger — symbole de toute l'œuvre de M. Maurras, — est un livre vrai d'une vérité idéale. « Un principe général, écrit-il dans sa préface, représente le plus grand nombre de vérités particulières à leur plus haut degré de simplification : l'expérience historique et géographique s'y trouve concentrée dans une formule suprême, comme un or qui figure toutes les parcelles de sa monnaie. On peut avoir raison sans principe en un cas sur cent ; avec les principes, on a raison dans cent cas contre un. Plus quelque principe établi est général, moins il est éloigné de nous : plus c'est un être familier avec qui nous aurons des chances d'avoir affaire ^. » C'est trancher là avec rapidité un des problèmes les plus délicats de la raison. L'expérience historique comporte, comme toute expérience, des principes généraux, mais d'une généralité précaire, sans cesse remise en discussion, et qui s'évanouit au moment où l'on croit la saisir. Plus exactement, il y a des principes, — des idées. Les concevoir constitue le plus haut privilège de l'intelligence et les rendre vivantes le jeu le plus délicat de la sensibilité. Mais tout esprit qui s'est efforcé de vivre dans leur familiarité éprouve plus ou moins ce qu'avait vu profondément le héros œkiste de leur cité humaine, Platon, ce qui a subsisté sous toutes les rectifications, qu'elles fussent d'Aristote ou des autres... que l'Un existe, que le multiple existe, mais que malgré tous les artifices de notre pensée ils ne se rejoignent pas. Le multiple ne rentre dans l'un que lorsque sont en jeu des faits et des lois physiques : dès que l'on approche du règne humain, social et moral, les
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puissances de souplesse, cle liquidité et de fuite répandent partout leurs voiles d'incertitude et leur mobilité. Dans cet ordre les explications ne peuvent être simples. La pensée qui veut arriver à la plus juste approximation des faits doit passer par deux moments successifs : d'abord chercher les principes par lesquels s'expliquent vraisemblablement les choses, ensuite faire sa propre critique, apercevoir l'abstraction nue et l'arbitraire verbal de ces principes, la complexité et la fluidité du réel qu'ils commandent. Dans une monarchie tout s'explique théoriquement par la présence, l'action et la certaine science du roi, tout est censé émaner de lui, de sa volonté expresse et de son ordre formel. C'est là une fiction politique commode et utile dont personne n'est dupe. Pareillement l'absence du roi est pour M. Maurras un principe d'explication avantageux, d'une grande généralité, d'une unité nue, qui peut s'adapter à l'explication de tout ce qui va mal, poser comme raison de toutes les absences l'absence royale, de même que la fiction politique donne comme raison de toute présence réelle, de toute activité*dans l'ordre du législatif et de l'exécutif la décision du chef. ^' Personnalité, responsabilité, volonté, conscience, le Roi c'est l'Un. La nation ce n'est pas l'Un, puisque c'est le nombre. On ne peut pas raisonner sur le singulier comme sur le pluriel ^. » C'est juste. On peut mobiliser comme deux ordres parallèles le raisonnement par le roi et le raisonnement par la nation, le raisonnement par le singulier et le raisonnement par le pluriel. Le raisonnement par le singulier est le plus facile, le plus conforme à la tendance oratoire, au besoin de simplification et de décision. Kiel et Tanger en donne un bon modèle. Le raisonnement par le multiple, celui d'un Sainte-Beuve, d'un Albert Sorel s'en va par des chemins un peu délicats, tente moins que la route royale un génie impatient ; peut-être fait-il mieux connaître le détail géographique, la structure et le visage familier du pays qu'il traverse. Evaluez le temps qu'il faudra à l'histoire, à la pensée pour esquisser au sujet de la grande guerre ce raisonnement par le multiple, cette convocation de causes jamais épuisées, entre lesquelles chacun sera tenté d'en isoler une, de l'exposer en pleine lumière, de ménager une de ces hypothèses provisoires et simples qui marquent un pas, un belvédère ou une route.