‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 180 sur 181 · La Blessure Intérieurs, p · texte numérisé non relu

La Blessure Intérieurs, p

CONCLUSION

Cette pensée de M. Maurras, qui sent le pin et l'olivier, la cigale et le soleil, sanatorium parfait pour la cure d'un esprit ou d'une génération surmenés, il faut la louer de son influence, et il faut nous en louer nous-mêmes. Elle fait honneur à lui, honneur à une jeunesse qui a reconnu en elle quelques-unes de ses propres, de ses fraîches puissances ; mais aussi on peut en dire ce que lui-mêm.e, qui n'est pas catholique, dit de la place, du rayonnement et de l'action de l'Eglise catholique : qu' « organe autonome de l'esprit pur » elle doit intéresser fortement ceux qui vivent de l'esprit, leur fournir, quelles que soient les directions et le résultat de leur vie spirituelle, un motif de fierté et de foi. Une pensée pure, éprise de belles formes, soucieuse de solidité, animée par une idée claire de la patrie, a pu agir par ses parties hautes, créer un public, former une opinion, devenir un corps lumineux et vivant, tirer de sa valeur spéculative l'être et le m.ouvement. On songerait à V Avenir de 1831 si Y Avenir ne s'était au bout de quelques mois arrêté dans une impasse. U Avenir s'arrêta dans une impasse ; mais il inspira en somme la politique et les victoires du parti catholique pendant la monarchie de Juillet et la deuxième République. Pareillement il est probable que, selon le rythme ordinaire des affaires humaines, le mouvement d'idées créé par M. Maurras se retrouvera en des valeurs et en des résultats futurs, sous des formes peut-être fort différentes de celles qu'il arrête en termes exclusifs, définis et durs.

Exclusifs, définis et durs parce qu'exclure, définir, solidifier constituent pour M. Maurras les actes supérieurs de l'esprit. Il vit dans un monde réel de « vérités >), de principes, de maximes, de tout ce qui est nécessaire pour fonder et maçonner une cité politique et religieuse. Montaigne pensait peut-être un peu étroitement, le jour où il écrivait :

CONCLUSION

« On me fait haïr les choses vraisemblables quand on me les plante pour infaillibles. » Certes la beauté de la forêt pensante où une mtelligence se promène est faite de mystère et de lomtam, de vapeurs et de fragilité, de feuilles qui naissent et de feuilles qui tombent, d une lumière rompue sous une chevelure agitée. Mais il a fallu, pour qu existât la forêt, que ses arbres fussent plantés comme infaillibles, pussent croître et s'établir comme des réalités dogmatiques et solides. De la forêt à l'arbre, on pourra toujours supposer un dialogue indéfini comme celui de la Chapelle et de la Prairie dans la Colline Inspirée. La pensée en mouvement et la pensée en repos s opposent sans cesse. Il faudra toujours, quelle que soit la souplesse de l'intelligence, choisir entre elles, et le refus de choix ne sera, comme dans le pan de Pascal, qu'une manière de choix.

M. Maurras ayant choisi et fait choisir nettement, son privilège aura été de poser à son époque, de poser pour son époque « l immense question de l'ordre ». Il l'a posée comme Auguste Comte, d'un point de vue méridional et roman, sur un triple terrain : l'ordre dans l'homme, l'ordre dans la pensée, l'ordre dans l'Etat, et il l'a cernée d'autant plus rigoureusem.ent qu'il s'est plus avancé de ce premier vers ce troisième sens de l'ordre. Les deux premiers ont été modelés et définis par l'attirance du troisième. L'ordre de l'Etat rayonne sur l'ordre de l'intelligence et sur l'ordre de l'homme, remonte jusqu'aux principes esthétiques, religieux, philosophiques, comme dans la hiérarchie positiviste des sciences l'ordre de la sociologie reflue, pour les accorder au Grand Etre, jusque sur les mathématiques. Le Politique d'abord» appliqué par M. Maurras à la série de problèmes que rencontre aujourd'hui devant elle une intelligence française, les pense, les range, les circonscrit du point de vue d'un cerveau d Etat.

Cerveau d'Etat qui, dans la carence actuelle des pouvoirs authentiques, s'est trouvé amené à jouer sur un plan réduit le rôle de ce corps d'Etat, de cette raison organique d'Etat, que l'ancienne hrancc incarnait dans le souverain. Pour quiconque a le sens de la nature, de l histoire, de la chose françaises et se trouve |)L)rtc à considérer la réussite de la France comme celle de l'œuvre d'art, la place de M. Maurras était dessinée d'avance et il fallait qu'elle fût occupée. Il n'est pas étonnant qu'un observateur de la société française aussi fin que l'était Alphonse Daudet en ait esquissé d'avance le portrait dans l'Elysée Méraut des Rois en Exil. Mais au lieu de devenir le précepteur d'un roi qui pût gouverner un peuple, Elysée Méraut, journaliste, est devenu le pré-

cepteur d'un peuple qui apprit à retrouver son roi ; et la destinée intelligente a voulu qu'il prît son bras droit, ou, pouvoir spirituel, son bras séculier dans la maison d'Alphonse Daudet. Si la France s'est, à la suite d'événements complexes et difficiles à apprécier, séparée de sa maison royale, cette maison royale n'en est pas moins liée de façon indissoluble à l'être de la France, comme tels parent, maître, femme, ami que nous avons perdus ou dont nous sommes séparés restent partie intégrante de notre être spirituel. Ce que Comte appelait leur existence subjective n'est pas fonction stricte de leur existence objective. La littérature des Génies, le style décoratif de Chateaubriand ont pour mission d'élever à l'existence subjective, ordre distinct, avec son atmosphère et ses lois propres, ces réalités mortes. Mais pour se conserver dans cet alcool ces réalités doivent au moins être imaginées comme mortes. Et c'est cette présence de la mort que veulent ardemment éluder l'imagination et la raison de M. Maurras. La vieille monarchie lui a jeté, comme la Vera des Contes cruels, la clef de son tombeau, il sait qu'une église animée de vie religieuse matérielle nous parle mieux qu'une église désaffectée où ne subsistent que la beauté de l'architecture et les jeux de l'imagination. L'état de la France entre 1889 et 1900 nous montre qu'elle avait besoin d'un homme et d'un parti qui assumassent le rôle de délégués à sa durée, de conservateurs de son espèce permanente, et qui le fussent non dans le royaume des ombres et des Génies, Araucanie où le vicomte de Vogué exerçait une domination décorative, mais dans un monde de chair et d'os et dans une pleine réalité : délégation à la durée française, quand elle menace de se détendre et de se diluer, analogue à cette délégation à la durée juive qu'assume le sionisme pour une race qui, dispersée de corps, tend encore à se disperser d'âme. Les esprits attentifs qui se rassemblèrent en 1898 autour de Trois Idées Politiques pouvaient se sentir comme les Grecs d'Alexandre devant Pharos ou les Phocéens au Lacydon sur un emplacement désigné par la nature des choses pour servir de heu à une cité nécessaire.

Cette cité aujourd'hui existe, pas plus grande, mais aussi complète qu une de ces cités antiques dont les rites et l'esprit ont présidé à sa fondation. Elle a son Acropole sereine, où nous nous sommes tout le long de ce volume largement promenés, où nous avons médité dans le temple de Minerve Erganè, dans le sanctuaire d'Aristarchè. Elle a sa Pnyx et son Agora où nous sommes descendus parfois quand on ne risquait point d'y être assourdi ou bousculé. Elle a son port, si animé

CONCLUSION

d'échanges avec les cités amies ou adversaires, de vaisseaux de commerce intellectuel, et de ces vaisseaux de guerre que commandent des chefs illustres. Mais toute cité est faite de deux éléments réunis, qu'ils s appellent partis, régions ou tendances, et leurs accords ou leurs désaccords sont la vie même de cette cité. Et on peut même le penser de la cité réduite à la simple expression qu'est un cerveau humain : Renan aimait à instituer des dialogues entre les lobes du sien, et dans le cerveau de Tartarin il y avait un parti de droite, l'hémisphère Sancho, et un parti de gauche, l'hémisphère Quichotte. Le cerveau d'Etat qu est dans la France d'aujourd'hui M. Maurras n'échappe pas à cette loi.

Le dualisme, chez M. Maurras, est celui de deux idées, poussées 1 une à l'autre à leur plénitude, celle de l'ordre spirituel et celle de l'intérêt français. Toutes deux, jouant sur leurs plans séparés, tantôt se vivifient et tantôt se contrarient l'une l'autre, mais ces contradictions elles-mêmes sont fécondes, et M. Maurras institue par là sinon une solution, du moins une position juste du problème de demain.

D'une part, pour M. Maurras, l'ordre spirituel existe, la cité des idées est construite. Il croit à un ensemble de vérités, fruit non d une révélation subite, mais d'une expérience continue qui est aujourd hui à peu près terminée. En esthétique, en politique, nous avons des modèles dont nous devons toujours nous inspirer pour bien faire. Le monde est petit. Un moment il a tenu dans l'Attique. Aujourd'hui il tient, comme au temps du déluge, dans l'arche d'une Contre- Révolution. Entendons, évidemment, le monde spirituel, celui des idées justes, hors duquel le monde matériel se résoud en un indigne chaos. « Il croit comme une brute à la réalité des choses \ dit de saint Antoine Apollonius. M. Maurras croit avec une obstination matérielle à la réalité de ses idées, à la circonscription dure de son monde spirituel. La conséquence est tirée en ces termes par M. Daniel Halévy : ^' Maurras est un méditerranéen, un tragique : son esprit conçoit des formes nettes, terminées par la mort ; Maurras c'est Cassandre, Démosthènc ou Machiavel, le cœur ardent et l'esprit dur qui ose voir et prédire la mort de son peuple ^. »

La conséquence est tirée par M. Halévy, mais non pas par M. Maurras. On doit discerner là avec M. Halévy une des limites logiques de sa pensée, .mais aussi un refus d'aller à cette limite ; car cette idée de l ordre

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