‹ Les idées de Charles MaurrasChapitre 181 sur 181 · I- Charles Péguy, p · texte numérisé non relu

I- Charles Péguy, p

spirituel, nourri de formes grecques, romaines, catholiques, coexiste chez lui avec l'idée non moins vive de l'intérêt français.

Ce serait abuser étrangement de deux ou trois phrases — relevées plus haut dans certains monologues lyriques de M. Maurras et qui marquent Vultima Thule de ses méditations solitaires — que de le croire hanté par l'idée de la mort possible de la France. J'entends bien que pour M. Halévy cette idée de la mort, chez Démosthène ou M. Maurras, n'est que le côté pile de la face royale, celle de la vie, et qu'ils prédisent la mort, ou plutôt la laissent entrevoir, par prétérition, en posant les conditions de la vie. Mais précisément ces idées de vie et de m.ort, prises en elles-mêmes, restent abstraites et inopérantes. La forme de nationalisme fondée par M. Maurras consistait à tout envisager, dans l'ordre politique, du point de vue de l'intérêt français. Et la guerre a renforcé chez M. Maurras le caractère exclusif de ce point de vue. Personne n'a eu moins de chemin à faire que cette Cassandre pour se trouver, dans Troie assiégée, presque sans bouger de place, en pleine union sacrée.

Aujourd'hui encore, avec son centre de perspective sur le passé et sur le présent de la France, avec le patriotisme qui l'inspire, avec l 'instinct de divination intérieure qui lui fait épouser souvent l'être même de la France politique, la pensée de M. Maurras peut être considérée comme une place où l'on vient utilement se renseigner sur 1 intérêt français, ainsi qu'on va demander à M. Angot des indications sur 1 état de l'atmosphère. Le zèle et la compétence de l'un et de l'autre sont indiscutables. La différence est que M. Angot insiste surtout auprès d'un public candide sur ce que sa science ne sait et ne prédit pas, et M. Maurras, comme il est naturel en politique, sur ce qu'elle sait et prédit.

Or l'idée de l'intérêt français n'est pas nécessairement une idée claire ; elle peut devenir aussi dangereuse et aussi trompeuse que celle de l'intérêt individuel. L'idée fixe de l'intérêt national constitue pour un maividu cultivé une école admirable, elle satisfait chez lui en les équilibrant le besoin de développement, le besoin de domination, le besoin de discipline, le besoin de sacrifice. Un égotisme intelligent la trouvera fort bien sur sa route, s'y apaisera et s'y ordonnera. C'est surtout en suivant ce fil qu'on s'expliquera l'influence de M. Maurras aussi bien que de M. Barrés sur une génération intellectuelle.

Mais de ce qu'on a trouvé de telles satisfactions personnelles dans 1 idée de l'intérêt national, s'ensuit-il nécessairement qu'il soit absolu-

CONCLUSION

ment bon que l'idée de l'intérêt national descende pour l'animer dans toute la substance d'un peuple ? Il ne le semble pas. L'idée de l'intérêt national montée à l'excès et trop ardente chez une nation entière la conduit à un nationalisme impérialiste, entretient en elle une virtualité de guerre. L idée de l'intérêt national, poussée, exaspérée ici ou là, a produit les guerres de la Révolution et de l'Empire et celle de 1914. Le mal qu'elle a fait n'est sans doute pas épuisé : laissée à elle-même elle empoisonnera l'Europe balkanisée, puis le monde de demain. Elle n'est donc pas plus un but dernier que la recherche de l'intérêt individuel. Il n y aurait pas de civilisation sans la tension constante de l'intérêt individuel. Il n'y en aurait pas davantage sans l'ardeur de l'intérêt national. Mais ni l'un ni l'autre ne saurait être élevé à l'état de valeur suprême : un benthamisme nationaliste trouve aussi vite qu'un benthamisme égoïste sa pierre d'achoppement. Il n'y a de valeur suprême que dans la sagesse, la modération, l'intelligence mûries par la vie. C'est aux heures les plus troubles que nous devons tenir les yeux obstinément fixés sur ces puissances directrices.

L'intérêt individuel est un corps soumis à bien des nécessités humiliantes ou ridicules, et qui fait figure présentable et charmante lorsqu'il est nettoyé, habillé, aéré par une atmosphère civile. Il apparaît nécessaire et sain quand il se montre dans l'acte même de fournir à la vie sociale, et surtout à une famille, du brillant, de la santé et de la joie. C'est à sa façon de comprendre l'intérêt individuel, à égale distance de l'avidité sordide et de la philosophie cynique, qu'on reconnaît le gentlemen et l'honnête homme. L'intérêt général doit comporter une modération et une culture analogues. Il est naturel que le nationalisme étranger nous repousse et nous aigrisse comme l'égoïsme d'autrui : celui de l'Allemagne nous a fait horreur, celui de l'Angleterre et celui de l'Italie n'ont pas cette année dans nos propos publics une bonne presse et certains de leurs traits un peu grimaçants nous égayent comme au théâtre. Mais si c'est un théâtre, que du moins il nous conduise à un retour sur nous-mêmes et nous corrige. Les nationalistes de tous les pays s'indignent, de bonne foi, que leur programme d'inlcrêt national, leur souci d'intérêt national ne rallient pas toutes les adhésions, ils murmurent les mots de trahison, d'ennemi intérieur, et ils augmentent encore par là le nombre des gens de goût qui aimeront davantage la mesure en l'aimant, comme c'est bien humain, contre quelqu'un, ou, comme c'est bien français, contre d'autres Français. M. Maurras lorsqu'il se proclame > Français forcené», Victor Hugo lorsqu'il déclare

admirer Shakespeare comme une brute ne satisfont peut-être ni tous les vrais Français ni tous les bons shakespeariens.

Mais on ne revient pas d'Athènes sans profit. Ne croyons pas que la divine mesure soit étrangère à M. Maurras. Ne croyons pas que ce nationaliste intégral porte l'idée exclusive de l'intérêt français avec une bonne conscience. Il ne demande qu*à la réintégrer, à la subordonner dans un ordre spirituel et matériel, à recomposer l'harmonie entre les deux hémisphères de son cerveau. Il reconnaîtrait sans doute facilement que cette idée, lorsqu'elle est déchaînée dans un peuple, risque d'y tout bousculer et d'y tout compromettre, comme celle de l'intérêt individuel lorsqu'elle s'installe libre et vorace dans une conscience. L'expérience quotidienne nous montre que le sentiment de l'intérêt est, chez l'individu, décanté, rendu sain et bienfaisant par la fondation d'une famille. C'est pareillement l'intermédiaire d'une famille qui pour M. Maurras donne à l'intérêt national ses puissances de mesure, de sagesse, d'humanité. L'idée de l'intérêt français a sa place normale dans la vie, la personne et surtout la famille d'un individu de chair et d'os, que neutralise une fiction bienfaisante née de la même source que ces fictions de l'intelligence abstraite par lesquelles l'homme établit de l'ordre dans les phénomènes et se rend capable d'agir sur la nature. Le nationalisme intégral, le parti exclusif des intérêts français sont des formes aussi hors nature et aussi désordonnées que les formes ennemies qui les ont forcées de se lever et de prendre pour les combattre leur figure et leurs armes. M. Maurras a mené pendant la guerre une campagne dans son journal pour montrer que l'ancienne monarchie ne pratiquait pas un nationalisme immodéré, — que Louis XV, Louis XVI, Louis XVIII, Louis-Philippe, princes pacifiques, ont été affaiblis ou renversés par une opposition mangeuse d'Autrichiens ou d Anglais, enragée de guerres qui auraient tourné ou qui tournèrent réellement très mal, — que Louis XIV qui avait accepté les guerres d'un cœur trop léger en fit au moins à son lit de mort son acte de contrition, et qu'on attend encore cet acte des régimes qui nous conduisirent à Moscou pour en ramener l'invasion. Peut-être retrouve-t-on dans les canons de Y Action Française pas mal de boulets tels que les Belle-Isle, les Girondins, les anti-pritchardistes en employaient autrefois contre cette politique royale. Mais reste ceci, l'essentiel, qu'il n'y a pour M. Maurras qu'une idée souveraine, celle du souverain, et qu'une idée qui occupe la place royale, l'idée du roi.

L'œuvre essentielle et solide de M. Maurras dans ces trente années

CONCLUSION

de notre temps aura été, en fin de compte, la restauration, en France, de l'idée du roi. S'il a posé 1' «immense question de l'ordre - il ne l'a pas posée stérilement, en théoricien pur, mais en constructeur artiste, comme Auguste Comte d'ailleurs qui ne la séparait p>as du Grand Etre. Dans le corps français, construit en dix siècles sur une ossature de quarante rois, il était juste que cette idée fût retrouvée. Je veux, sur ces terrasses de pure spéculation, laisser de côté la question de politique pratique et actuelle. Si la rupture de la France et de sa famille royale fut incontestablement un grand malheur, ce n'est pas une raison suffisante pour que leur réunion soit recherchée par tous les moyens comme un bien actuel évident. Beaucoup d'autres facteurs interviennent, que c'est l'affaire des praticiens de discuter, et j'en ai touché légèrement quelques mots au cours de ce livre. Mais la restauration de l'idée royale doit être envisagée en elle-même comme un bien, pour la lumière et la force qu'elle projette dans notre passé, pour le sens intérieur avec lequel elle nous permet de vivre notre histoire, pour l'air humanisé et intelligent dont elle enveloppe à la façon de Poussin le paysage français. Devant la statue qu'est la France, la critique de M. Maurras, fleur suprême de la critique littéraire par laquelle il débuta, fut vraiment une critique créatrice de valeurs : elle nous a fait sentir bien des dessous, bien des muscles, bien des raisons d équilibre et d'expression dans ce marbre autour duquel nous tournons et où nous reconnaissons les puissances épurées de notre propre vie. L'œuvre n'est pas finie, — soit que M. Maurras en complète un jour les parties hautes par cette Théorie de la France qu'il nous annonçait il y a vingt ans comme une des tâches de son âge mûr, — soit que le cours du temps et la vie naturelle de l'esprit la reprennent, comme il semble inévitable, pour la mêler aux éléments qu'elle paraissait d'abord impliquer le moins — soit que l'idée française du roi, l'idée politique, se retire et se cristallise dans l'idée royale de l'intelligence, devienne pareille au diamant le plus pur de tous qui reste seul au Louvre des trésors de la couronne, et pareille à cet homme royal qui est, et non pas l'Etat, la fin de la République de Platon.

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