RICHARD, PAULINE
PAULINE
Monsieur , combien de temps comptez-vous rester ici?
RICHARD
Aussi longtemps que vous daignerez y consentir, madame.
PAULINE
Si cela dépend de moi, vous partirez aujourd'hui même, pour ne jamais revenir.
RICHARD
Permettez-moi, madame, de trouver l'accueil et l'arrêt bien sévères.
ACT1-: TU of»
Que méritez-vous de plus? et qu'espérez- vous ?
RICHARD
Je ne mérite, il est vrai, que v(»tre colère; mais j'espérais obtenir mon pardon.
PAULINE
Eh bien! je vous pardonne. Partez.
RICHARD
Mais...
PAULINE
Quoi donc?
RICHARD
Il me faudrait au moins un prétexte.
PAULINE
Les prétextes ne sont pas difficiles à trouver pour un diplomate; et mieux que personne vous savez comme on quitte les gens.
RICHARD
Pauline!
PAULINE
On ne me nomme Pauline qu'en famille, monsieur. Pour les étrangers, je suis la comtesse d'Apremont.
RICHARD, essuyant ses larmes.
Vous êtes impitoyable.
PAULINE
Je vous conseille de me le reprocher. Un jour, sur le chemin de vos triomphes, vous rencontrez une jeune fille, honnête, pauvre, orpheline, abandonnée, exilée, que sais-je? demandant son pain au travail et disputant sa dignité de chaque jour aux humiliations continues de la domesticité; plus noble pourtant que ses maîtres, aussi noble que vous; revêtue de tous les caractères,
consacrée par tous les malheurs qui devaient la faire respecter d'un gentilhomme. Vous me parlez d'amour; vous me promettez le bonheur : je vous crois. J'étais si naïve alors, et j'avais tant besoin d'une consolation à tant de misères! Je vous crois; et le lendemain, vous me quittez, sans adieu, sans explication, en offrant de me payer, comme une courtisane ! Et le lendemain, je fuyais au hasard, seule, éperdue, indignée, désespérée, doutant des autres et rougissant de moi-même, ayant tout perdu à la fois, pleurant ce qu'une femme a de plus cher et de plus précieux, la confiance dans l'amour et l'honneur dans la chasteté. Que vous faut-il de plus? Que me voulez-vous encore?
RICHARD
Vous dire mes remords et mes regrets.
PAULINE
C'est inutile : je n'y croirais pas.
RICHARD
Je vous jure sur l'honneur...
PAULINE
Vous y avez manqué : je ne vous crois plus.
RICHARD
Et pourtant il est bien vrai que je vous aime.
Oserez-vous le répéter?
RICHARD
En face de la mort, en face de ce Dieu qui me jugera peut-être, je le dirais sans crainte et sans arrière-pensée, parce que c'est vrai : je vous aime, Pauline; je vous aime de toute mon âme; je n'ai jamais aimé, je n'aimerai jamais que vous. C'est invraisemblable, absurde, insensé, tout ce qu'il vous plaira; mais c'est vrai. Pour chaque homme, il n'existe réellement qu'une
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femme, celle qui lui était prédestinée. S'il la perd, le malheureux! il ne retrouvera jamais sa pareille, non, pas même son ombre. Ah! je l'ai senli rpuand vous m'avez quitté, (mouvement de Pauline), par ma faute, je le sais bien : et c'est ma pire douleur. Je m'étais déchiré le cœur de mes propres mains, et je voyais le plus pur de mon sang, le meilleur de ma vie, s'en échapper à grands flots; et je restais seul avec ma blessure incurable, en face de ce vide effrayant que j'avais fait moimême, et que rien ne pouvait combler. Je vous regrettais sans cesse; je vous ai cherchée partout, et je vous retrouve mariée. Mariée! appartenant à un autre, portant un nom qui n'est plus le vôtre et qui n'est pas le mien; à jamais perdue pour moi, qui ne peux plus reprendre mon bonheur en reparant mon crime ! Et vous ne me trouvez pas assez puni? C'est vous qui m'avez appris l'insomnie et les larmes. Que de nuits passées à pleurer sur l'image de la chère absente, au souvenir de ce paradis que je m'étais fermé! Si vous saviez ce qui se passe au fond de cette âme bouleversée, vous auriez peur comme au bord d'un abîme. Pour tout dire, j'ai plus souffert que vous du mal que je vous ai fait.
PAULINE
Pourquoi le faire? Pourquoi cet amour, plus cruel que la haine?
Que sais-je? Un accès de folie méchante, ou plutôt les conséquences désastreuses, l'impitoyable logique d'une vie mal commencée. Si j'étais né pauvre comme vous, je vous aurais peut-être value et méritée. Mais, hélas! ma destinée, si brillante en apparence, emportait avec elle, cachées dans mon berceau, des fatalités énervantes et des condamnations anticipées. Oui ! Des paroles railleuses parmi des spectacles décourageants; le mépris enseigné par les grands et mérité par les petits: des roués bafouant les sots; des intrigants dupant les
niais; des coquettes et des coquins mendiant ce qu'ils ne volaient pas : voilà mon entourage de jeunesse, voilà mon éducation! Dès le premier pas, je portais en moi le doute, comme une lèpre intérieure. Je ne pouvais être sauvé que par un miracle. Mais il était déjà trop tard quand vous m'êtes apparue, et de ce grand amour, je n'ai su faire qu'un grand malheur.
PAULINE
Et nous aurions pu être si heureux!
RICHARD
Nous pourrions l'être encore.
• PAULINE
Comment? Qu'avez-vous dit, et qu'osez-vous me proposer? De trahir, pour l'homme qui m'a perdue, l'homme qui m'a sauvée; de pajer tant de bienfaits par tant d'ingratitude, et de faire entrer la honte dans cette maison où j'ai retrouvé l'honneur! Si vous êtes de ceux qui font de pareilles offres, je ne suis pas de celles qui les acceptent. Vous vous trompez étrangement sur mon compte, et votre fatuité vous grise. Quand j'ai commis la faute dont le souvenir vous suggère de si insolentes espérances, je ne devais compte de ma vie qu'à moimême. J'étais seule à porter le poids de mes responsabilités. Aujourd'hui, je suis mariée; je me suis donnée, je me dois, je me paye. Cherchez ailleurs les facilités et les ignominies de l'adultère. Ce n'est pas moi qui ternirai volontairement le nom dont on m'a confié la garde.
RICHARD
Vous avez mal compris ma pensée. Je ne demande qu'une espérance, bien lointaine peut-être. Nous sommes jeunes tous deux, et le comte ne l'est plus.
PAULINE
Quand j'aurais le malheur de survivre à l'homme qui