PIERRE, LIONEL PIERRE
Déride-toi donc un peu , Lionel , et dis-moi ce que tu penses, à quoi tu penses. Tu n as point ouvert la bouche tout au long du chemin; et, depuis deux jours, au lieu de me faire ma juste part dans ton bonheur, tu restes là, près de moi, silencieux, impénétrable et morne comme un sphinx. On dirait même que ma présence te gène, et parfois tu semblés éviter mon regard.
LIONEL, serrant la main de Pierre Par exemple!
PIERRE
Alors parle-moi, suivant notre bonne habitude, à cœur ouvert. Qu'as-tu? Est-ce madame Landurel qui t'inquiète? Mais elle ne peut se compromettre sans se perdre; et quant à ses calomnies, je ne lui fais pas rhonneur et je ne te fais pas Pinjure de les discuter.
LIONEL
Je vous connais trop bien tous deux pour la croire jamais contre toi.
PIERRE
Quelle est donc la cause de ta préoccupation? Est-ce
que, par hasard, tu regretterais la démarche faite auprès de la famille; et crains-tu, réflexion faite, d'aimer Blanche moins que tu ne l'avais cru d'abord ?
LIONEL
Au contraire, je l'aime à chaque instant davantage. Tout est charme en elle et j'y découvre sans cesse de nouveaux attraits, parce que sa beauté s'illumine de son âme. Tour à tour pénétré d'attendrissement ou transportéd'enthousiasme, je sens qu'elle m'a véritablemen révélé l'amour; et je ne saurais que faire de ma vie, si je ne devais plus la partager avec elle.
PIERRE
Alors de quoi te plains-tu ? de ce que la mariée est trop belle?
LIONEL
Trop parfaite pour un homme tel que moi. Je crains de n'obtenir jamais, en retour de mes adorations, un amour dont j'ai tant besoin et que je mérite si peu.
PIERRE
Pourquoi Blanche t'épouserait-elle, si elle ne t'aimait pas?
LIONEL
Naïveté de jeune fille , ignorance de la vie. Elle m'accepte sur les apparences, au gré de l'occasion, comme elle en accepterait un autre. Pourquoi m'aimerait-elle plutôt qu'un autre?
PIERRE
A force de tout mettre en doute, on finit par douter de soi-même.
LIONEL
Il y a une chose que je sais malheureusement trop bien : c'est le peu que je vaux.
ACTI': IV l(i9
PIERRE
Il n'efet personne (qu'une telle femme, ta femme! puisse jamais te préférer.
LIONEL
Et toi?
PIERRE
Moi! moil De tous les mauvais rêves que j'aurais pu faire dans le délire de la fièvre, tu viens de réaliser le pire. Moil moi! devenu pour mon meilleur ami, à propos de sa femme, qui est ma sœur, une causa de tourment, et comme un épouvantai] de scandale !
LIONEL
Jure-moi que tu ne l'aimes pas.
Je te l'ai dit.
LIONEL
Ta parole d'honneur?
PIERRE
A quoi bon ma parole d'honneur, si ma parole d'amitié ne te suffit pas? Je ferai plus. Puisqu'il est besoin de te rassurer sur mon compte et sur le sien, je donnerai la plus grande et la plus triste preuve de mon dévouement à votre bonheur commun. A partir du jour où vous serez mariés, je cesse de vous voir. Vous y perdrez chacun votre meilleure amitié : moi, j'y perdrai mes plus chères affections ; mais tu seras tranquille.
LIONEL
Est-ce que je consentirai jamais à me séparer de toi?
PIERRE
Alors sépare-toi d'elle.
LIONEL
D'elle? moi!
PIERRE
Que veux-tu donc?
LIONEL
Ah! je voudrais la tranquillité de rame.
PIERRE
Si tu ne la trouves pas en toi-même, où la chercheras-tu?