‹ Les idées de Mme Aubray, comédie en 4 actes, en proseChapitre 27 sur 338 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

CAMILLE

BARANTIN.

A toi : en amour, le plus grand ennemi qu'on puisse avoir, c'est soi-même. L'éducation que ta mère t'a donnée poétise tout dans ton esprit et ne te fait plus voir qu'à travers ton cœur bien des choses qui ne sont rien moins que poétiques. Ne prends'pas les lanternes pour des étoiles, et ce qui s'éteint le matin pour ce qui brûle toujours. Sans être tout à fait un M. Valmoreau, qui a peut-être un peu trop simplifié l'amour, il ne faut pas non plus livrer à l'amour toute sa pensée et toute sa vie. Il ne faut pas surtout exiger de lui plus qu'il ne peut donner. C'est le printemps, ce n'est pas l'année tout entière; c'est la fleur, ce n'est pas le fruit. Rappelle-toi qu'il y a des jouissances supérieures à celles-là , et donne ou plutôt conserve la première place au travail qui crée définitivement, qui ne trompe jamais, lui, et qui sert à tout le monde. Voilà pourquoi j'aurais voulu et je voudrais encore te voir épouser Lucienne. Elle sera de ces femmes qui laissent à leur mari l'intelligence nette et l'imagination calme. Là est toute la vérité, dans le mariage, du moins pour des hommes comme toi.

Est-ce ainsi que vous avez aimé?

Non : mais raison de plus pour que tu profites de mon expérience.

CAMILLE

Et qui vous dit que, dans ma pensée, je n'associe pas le travail et la famille à la personne que j'aime? Me croyez-vous capable d'être préoccupé, pendant un an, d'un sentiment qui ne doive pas être éternel? Jusqu'ici, lé travail a été mon maître, et par lui seul et pour lui seul j'ai contenu ma jeunesse. Mais enfin j'ai vingt-quatre ans, je suis un homme, je suis dans toiite ma force et dans toute ma virilité, j'aspire à des sensations nouvelles, j'ai besoin de me retrouver dans un autre que

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moi; j'aime, enfin. Si je ne suis pas aimé, comme je commence aie croire, je souffrirai, je me débattrai, je crierai; mais aussi je vivrai, et il sera temps alors de revenir demander au travail la réparation du mal qu'il n'aura pas su prévenir.

BARANTIN.

Veux-tu que je te le dise? tu as parfaitement raison; va, mon garçon, rêve un idéal, fais des sonnets à la lune, passé les nuits à regarder à une fenêtre et les jours à suivre une jupe; chante, ris, pleure, frappe-toi la tète contre les murs, maudis le sort et Dieu; déchire-toi la poitrine pour un mot et tombe à genoux pour un regard, c'est de ton âge, et je donnerais toute mon expérience et bien autre chose encore pour pouvoir en faire autant. As-tu terminé ton rapport pour la commission ?

CAMILLE

J'ai travaillé toute la nuit.

BARANTIN.

Tu ne t'es pas couché?

Non.

DARANTIN.

C'est sérieux, décidément. Tache d'avoir fini aujourd'hui.

CAMILLE

J'en ai pour deux heures... Tout ce que je vous ai dit reste •entre nous.

Sois tranquille.

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