ACTE DiaXIEME
le père de mon enfant. II ne manquait pas à mon cœur avant que je le connusse, il ne lui manque pas davantage aujourd'hui. Je n'éprouve pour lui que de la reconnaissance.
MADAME AUBRAV.
De la reconnaissance!... Voilà une parole étrange et qui me ferait douter de votre bons sens, s'il n'y avait dans votre regard et dans votre voix je ne sais quelle naïveté, quelle candeur, qui sembleraient indiquer que vous n'avez pas la notion exacte des étrangetés que vous dites. Comment avez-vous pu commettre si facilement la plus grande faute qui puisse trouver place dans la vie d'une femme? Comment, cette faute commise, paraissez -vous en avoir si peu de remords? Comment, au lieu de maudire cette faute et de vous en prendre à celui qui vous a abusée, parlez-^ous pour lui de reconnaissance?
3EANNINE.
Parce qu'en réalité, madame, je lui dois tout. C'est lui qui m'a faite libre et heureuse.'Mon père et ma mère étaient de pauvres gens. Au lieu de leur apporter une joie en arrivant dance monde, comme font les enfants qui naissent dans les maisons riches, je ne devais qu'augmenter leur misère et leurs chagrins. J'étais déjà mal venue avant de venir, et, par un incident imprévu, ma servitude devait commencer avant ma naissance. Une grande dame étrangère, qui allait devenir mère, était atteinte d'une maladie dangereuse, mortelle, disait-on, qui pouvait être conjurée si elle nourrissait: mais elle craignait, en nourrissant son propre enfant, de lui léguer ce mal; elle chercha donc un enfant inconnu à nourrir. Mes parents me donnèrent à elle pour une somme d'argent qu'ils n'avaient jamais entrevue dans leurs plus beaux rêves, une dizaine de mille francs, je crois. Voilà comment je suis entrée dans la vie. Telle que vous me voyez, madame, j'ai été allaitée par une duchesse, je n'en suis pas plus fière pour cela. Cette dame a guéri, heureusement. Est-ce à moi qu'elle le doit, peu importe. En tout cas, elle s'était attachée à moi. De là un commencement d'éducation, d'instruction et de bien-être, car elle m'a gardée auprès d'elle jusqu'à ma senlièmc année. Mes parent.«î, ignorants et besoigneux. se crurcn'
en droit d'utiliser cette opulente protection. Cette dame finit par se lasser de leurs exigences qui ressemblaient quelquefois à des menaces. Elle repartit pour son pays, et me rendit à ma famille, enveloppée dans quelques billets de mille francs qui furent les derniers, et que mon père et ma mère eurent bientôt . dépensés sans la moindre prévoyance. Ils se séparèrent , la misère étant re^'enue. Mon père disparut et s'en alla mourir au loin. Moi, je restai seule avec ma mère. Elle me fit travailler; je commençai à gagner ma vie et la sienne. Gela me parut dur. Vous êtes une personne charitable, madame ; vous avez vu de près toutes les misères, je n'ai rien à vous apprendre à ce sujet. Ma jeunesse suppléait à la fatigue et je vivais encore un peu sur le bon temps passé, comme sur des économies de bonheur; mais ma mère était vieille, elle souffrait. Elle s'en prenait à moi dans le présent, et elle redoutait l'avenir. — Le propriétaire de la maison oii nous habitions une mansarde était un riche commerçant. Il avait un tils que je rencontrais souvent, en revenant du magasin. Ce jeune homme possédcit toutes les éloquences de la jeunesse et de la fortune; c'était lui qui nous venait en aide quand nous étions en retard pour notre loyer. Il se trouva insensiblement mêlé à notre existence sans que je m'en aperçusse autrement que par un peu plus de bien-être. Ai-je été trompée, séduite? Non. Tout était disposé autour de moi pour le mal ; je l'ai fait naturellement, fatalement, et je n'accuse personne. Ma mère a vécu sa dernière année à l'abri de cette misère qui l'avait tant effrayée et elle est morte en croyant avoir fait pour moi ce qu'elle devaitfaire. Pour l'homme près de qui je restais, je n'éprouvais rien. Je lui ai toujours dit « vous; » je l'ai toujours appelé (( monsieur. » Tout à coup un sentiment inconnu s'empara de moi ; j'étais mère! j'appartenais tout entière à l'amour maternel qui demandait une revanche. Je chantais, je riais, je dansais, et la preuve vivante de ma faute devenait, tant j'étais dans l'erreur, un sujet de gloire pour moi. Je parais mon enfant, je le promenais, je le montrais, je souriais à ceux qui le trouvaient joli. Je pris des maîtres, je lus, j'étudiai la musique, je voulais tout savoir pour l'apprendre plus tard à mon fils. Un jour, son père me dit qu'il allait se marier et que cet enfant, dont la nais-