‹ Les idées de Mme Aubray, comédie en 4 actes, en proseChapitre 46 sur 338 · ACTE TROISIEMK · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEMK

demmcnt pas ce qu'il fait. Il s'énerve, ii s'amoindrit, il «;e stérilise et perd en réalité, même pour son progn-s matériel, un denses plus puissants moyens d'action. Il se prive d'un auxijinire en réduisant la femme à l'élégance, au vice, à l'immobilité, enfin. C'est le travail, c'est l'industrie, c'est la science, c'est le génie qui donnent une vie aux sociétés, mais c'est l'amour qui leur donne une àme !

VALMOREAU.

Oh! poëte!

CAMILLE

Je sais ce que je dis. J'ai toute ma raison et toute ma loi. J'ai pour mère une femme simple, juste et bonne; elle m'a nourri de son lait, de son esprit et de son cœur. Je n'ai pas encore une mauvaise passion , pas une mauvaise pensée même à me reprocher, je le dis sans orgueil, mais avec joie; je sais plus de choses que n'en savent d'ordinaire les hommes de mon âge. Eh bien, je l'afïirme, il y a mieux à faire de la femme que ce que l'homme en fait aujourd'hui. Toutes les fautes qu'elle com.met, c'est lui qui en est responsable. Il croit en profiter et c'est lui qui les paye et qui les payera plus cher encore dans l'avenir. Quand un peuple qui se fait appeler le peuple le plus franc, le plus chevaleresque, le plus spirituel de tous les peuples, permet que des milliers de jeunes filles, dont il pourrait faire des compagnes intelligentes, des mères respectées, ne soient bonnes qu'à faire des courtisanes avilies et dangereuses, ce peuple mérite que la femme qu'il a inventée le dévore tôt ou tard. C'est ce qu'elle commence à faire et c'est ce qu'elle fera tout à fait.

VALMOREAU.

Comment s'y prendra-t-elle ?

CAMILLE

Comme elle s'y prend. Elle fait ce que font tous les désespérés, elle fait son insurrection, dans l'ombre, avec les armes qu''elle a. Elle jette dans le fossé la poésie, la pudeur, l'amour, bagage devenu inutile et embarrassant. Elle monte comme l'homme à

l'assaut des jouissances matérielles, elle proclame le droit au plaisir, elle retourne l'autel pour en faire une alcôve, elle remplace le Dieu par je ne sais quelle guillotine dorée, et elle exécute l'homme au milieu des danses et des rires. Aveugle qui ne voit pas cela ! Eh bien, tous ces "jeunes débauchés, tous ces imbéciles... (Mouvement de Valmoreau.) YOUS dilCS ?

VALMOREAU.

Ne faites pas attention, je salue un de mes amis qui passe. Allez, allez, ne vous gênez pas.

Eh bien, tous ces jeunes gens, tous ces désœuvrés...

VALMOREAU.

J'aime mieux ça.

CAMILLE

Tous ces fils de famille qui n'ont pas eu l'idée de donner à ces femmes un morceau de pain quand elles étaient jeunes, vaillantes, vierges, se laissent prendre plus tard les diamants de leur mère et quelquefois le nom de leurs aïeux, quand elles sont méprisables et déchues. La femme se venge, elle a raison. Et cependant, qu'il le sache, c'est encore l'amour que l'homme cherche malgré lui dans ce commerce honteux, car l'amour est immortel; c'est encore l'amour qui le porte vers ces malheureuses qui auraient pu être si honnêtes, el qui pourraient encore le redevenir si l'on avait le courage de le vouloir. Tout jeune que je suis, j'ai reçu des confidences de femmes, et dans des moments solennels, quand la douleur et la mort étaient assises avec moi au chevet de leur lit d'hôpital. J'en ai vu souffrir, j'en ai vu mourir, de ces créatures tombées, auxquelles pas un de ceux qui avaient aidé à leur chute ne faisait l'aumône d'une visite ou d'un souvenir. La nuit, dans un long dortoir blanc, semblable à un cimetière éclairé par la lune, au milieu de souffrances abominables, avec une prière muette qu'on ne leur avait jamais apprise, j'en ai vu, ^de ces filles, qui mettaient au monde un petit être sans nom, et j'ai entendu le premier cri maternel répondant

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