ACTE TROISIÈME
teclion, son amitié niome. Tollo est mon liistoirx} avec madain(î Aubray.
TE LLIE R.
Et dans voire rccil, vous ne m'avez pas nommé?
J CANNINE.
Non. Vous avez bien vu, du reste, qu'en vous rencontrant chez elle, je n'ai pas eu Tair de savoir qui vous ciiez. C'est plutôt vous qui lui avez parlé de moi.
TCLLIEn.
Je lui ai dit...
JEANNIXE.
Ce que vous deviez lui dire.
TELLIER
Vous savez que vous êles très-amusante.
JEANMXE.
Parce que?...
TELLIER
Dieu me pardonne, vous vous prenez au sérieux.
En quoi ?
TELLIER
Vous parlez comme une dame.
JE ANNINE.
Je parle comme je pense.
T ELLIER.
Alors, vous vous figurez que, parce qu'une honnête femme, un peu hallucinée par ses idées de régénération sociale, vous a accueillie et vous pardonne, vous vous figurez que vous voilà devenue une femme du monde?
J E AXXINE.
Je ne me figure rien du tout, sinon que, si je puis apprendre de cette dame à mieux penser et à mieux vivre: si mon enfant
peut profiter de cette transformation, je serais bien coupable de ne point la tenter.
TELLIER
Tu es adorable. (Mouvement de Jeannine.) G'cst moi qui SUIS Un
maladroit et un imbécile d'avoir dit à madame Aubray ce que je lui ai dit; j'aurais dû me taire. Nous nous serions rencontrés de temps en temps chez elle, c'aurait été bien plus commode; car tu... (autre mouvement) car VOUS me manquiez, le diable m'emporte! Je suis amoureux, et je le deviendrais, si je ne l'étais pas, on vous trouvant telle que je vous trouve.
JEANNINE
Ce n'est pas ainsi que vous m'avez parlé hier.
TELLIER
Il fallait d'abord renouer connaissance. Maintenant, voici ce que nous pourrions faire. Comme la présence de madame Aubray nous gênerait fort ici et que je ne peux pas la renvoyer, partez ce soir pour Dieppe. Là où il y a beaucoup de monde, on est toujours mieux caché. Descendez à l'hôtel Royal comme une vraie dame, puisque ça vous amuse d'en avoir l'air, qui vous va très-bien du reste; moi, j'y arriverai de mon côté. Nous aurons l'air de ne pas nous connaître...
JEANNINE, l'interrompant.
Je ne puis aller à Dieppe.
TELLIER
Parce que?
J EANNINE.
Parce que je préfère rester ici.
TELLIER
Qu'est-ce que cela veut dire?
Cela veut dire que nous ne devons plus nous revoir, ni ici, ni à Dieppe, ni autre part.
ACTF TROISlf-MF:. 01
Et lii raison?
JEANMNK.
Et la raison est que vous ôtes marié.
TELLIER
Cette raison ne regarde (lue moi, et, s'il me plait de l'oublier...
Il me plaît, à moi, de m'en souvenir.
TELLIER
Me feriez-vous Ihonneur d'être jalouse ?
JEAXXINE.
Oh ! non ! . '
TELLIER
Alors, l'amour est mort?
JEANNIXE.
L'amour! Vous étiez riche et désœuvré, j'étais pauvre et ignorante. J'ai été pour vous un passe-temps. Vous avez été pour moi...
TELLIER
Une affaire?
JEAXNINE.
J'allais dire un bienfait. Il eût été plus noble et plus généreux à vous de me venir en aide sans me rien demander. Cependant la plupart des hommes eussent agi comme vous. C'était à moi de préférer alors la misère à la honte, comme je la préférerais aujourd'hui.
TELLIER
Vous avez fait un serment?
JEANNIXE.
Oui.
TELLIER
A votre amant nouveau?
JKANNIiNE.
Voyons, monsieur, vous ne comptez pas, je pense, me dire des choses désagréables, vous savez bien que je ne vous en répondrais pas. Je désire garder de vous le meilleur souvenir possible. Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir vous rendre tout ce que j'ai reçu de votre générosité; mais je puis du moins, à partir de ce moment, ne plus rien accepter de vous. Ne vous occupez donc plus de moi, je n'ai plus besoin de personne.
TELLIER
Gomment ferez-vous?
JEANNINE
Cela me regarde.
TELLIER
Et votre enfant?
Ne manquera de rien, même si je viens à mourir.
TELLIER
C'est votre dernier mot ?
JEANNINE
Oui, sur ce sujet.
Et vous voulez me faire croire...?
JEANNINE
Je ne veux rien vous faire croire du tout. Je suis dans un état nouveau que je n'essayerai même pas de vous expliquer. Vous êtes un homme, vous ne comprendriez pas ces choses-là. 11 faut être une femme pour les comprendre. Dois-je tout vous dire? Je n'ai plus aucun souvenir de ce qui s'est passé jadis. Je vous regarde, et les traits de votre visage me semblent ceux d'un inconnu. Vous êtes le père de mon enfant, oui, c'est vrai. Je suis tout aussi prête à croire que vous êtes mon frère, si vous voulez, ou un étranger, si vous continuez à me parler durement. 11 n'a fallu qu'un mot pour opérer ce miracle, pour faire de moi une honnête femme tout à coup et à tout jamais. Voilà comme
ACTF TROISIÈME. 93
nous somme?. Nous ne le disons pas parce que c'est difficile ii croire, mais je vous assure que c'est la vérité, et que le bien est en nous au moment où nous nous y attendons le moins.
TELLIER
Alors, vous ne voulez plus me revoir?
JEANNINE
Non.
TELLIER
Vous ne voulez plus même me permettre de voir cet enfant?
JE.VNN INE.
Gela ne vous privera guère, je pense. Je ne sais pas si vous favez embrassé depuis qu'il est au monde.
TELLI ER.
Mais vous devez savoir, depuis que vous connaissez madame Aubray, qu'il est toujours temps de se repentir, et, grâce à vous, je comprends des devoirs que j'ignorais. Comme le mal, le bien est contagieux. Faites-moi ma part dans cette rénovation générale. S'il ne m'est plus permis de m'occuper de vous, je puis m' occuper de votre enfant.
JE AN M NE
De quelle manière ?
TE LLIER.
Je vais le reconnaître.
JEANMXE.
Vrai! vous feriez cela?
TELLIER
Pourquoi non?
JEANNINE
Mais madame Tellier ne consentira jamais.
TELLIER
Ma femme fera tout ce que je voudrai, elle m'aime.
Faites alors. L'enfant le mérite. Si vous saviez comme il a de l'intelligence et du cœur! Vous ne le connaissez pas, c'est malheureux. Il a des réflexions au-dessus de son âge. Tous les gens qui le voient l'adorent. Quelle bonne pensée vous avez là ! Un nom! (Elle appeue Gaston.) Vous permettez qu'il vous embrasse? [Gaston entre.) Embrasse monsicur. — Puis-je lui dire de vous appeler son père?
TELLIER
Certes.
JEANNINE
Appelle monsieur a papa ».
GASTON
Papa! Qu'est-ce que ça veut dire?
JEANNINE
Dis-le toujours, tu comprendras peu à peu. (n va vers Teiiier,
qui le tient contre lui sans l'embrasser.) AlorS, il pOUrra VOUS aller VOir
de temps en temps ?
TELLIER
Mais il ne me quittera môme plus.
JEANNINE
Comment, il ne vous quittera plus?
TELLIER
Naturellement, ma chère. Vous comprenez bien que, si j« donne mon nom à cet enfani, ce n'est pas pour vous le laisser élever.
J EANNINE.
Vous voulez me prendre mon fils?
TELLIER
Oui.
JEANNINE
Tout à fait ?
TELLIER
Tout à fait.