‹ Les idées de Mme Aubray, comédie en 4 actes, en proseChapitre 58 sur 338 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

BARANTIN.,

Qu'est-ce que tu lui as dit, à ce monsieur?

LUCIENNE

Il n'était pas seul ; mais ça ne m'a pas embarrassée. J'étais si indignée! Il y avait avec lui un autre monsieur qui devait être son fils ; un grand jeune homme brun , avec des moustaches. Je lui ai dit, au père : « Monsieur, vous avez un jardinier qui a promis à une pauvre fille nommée Victoire, employée à la ferme d'Étennemare, de l'épouser II allait même souvent se promener avec elle, en attendant. Maintenant, il refuse d'exécuter sa promesse, et il préfère en épouser une autre qui est plus riche. C'est très-laid, et je viens de lui en dire ma façon de penser. Mais je n'ai rien obtenu que des paroles aussi méchantes que ses actions. Alors, je m'adresse à vous pour que vous le forciez de tenir ses serments. »

Qu'est-ce qu'ils ont dit. ces messieurs?

LUCIENNE

Ils ont tant ri, tant ri, quand j'ai eu fini, que j«3 ne me rappelle pas avoir jamais entendu tant rire. Mais, tout à coup, M. Montagnan est devenu très-sérieux. Il s'est levé, il m'a demandé la permission de me baiser le bout des doigts, et il m'a dit : « Mademoiselle, je sais qui vous êtes, et je vous remercie du plaisir et de l'honneur que vous venez de me faire. Bénédict épousera Victoire, cest moi qui vous le promets. Dites-le de ma part à madame Aubray et assurez-la en même temps de tout mon respect. Du reste, j'aurai l'honneur de lui rendre visite pour la mettre au courant de tout ce qui se passera. » Puis il s'est tourné vers son fils et lui a dit en anglais : « Voilà une femme comme il t'en faudrait une. » C'est moi, alors, qui ai eu envie de rire; mais je n'ai p:is ri, car je ne voulais pas laisser voir que je comprenais l'anglais. Il m'a reconduite jusqu'à la grille, je kii ai fait ma plus belle révérence, la troisième, et me voilà!

BAR AN TIN, à madame Aubray.

Elle a eu du bonheur d'en être quitte à si bon marché!

MADAME AUBRAY

Si les anges ont des ailes, mon cher, c'est pour passer audessus de ces clioses-là.

BARANTIN.

C'est très-bien, chère enfant; mais, une autre fois, tu n'iras plus faire de ces visites sans madame Aubray.

LUCIENNE

Pourquoi?

Parce -que c'est elle qui t'a appris à faire le bien, et qu'il ne faut pas le taire toute seule; ce serait de l'égoïsme

MADAME AUBRAY

Et puis, un petit détail de la langue française. Quand on parle d'un homme qui a promis à une jeune fille de l'épou-or, il ne faut pas l'appeler son « amant », mais son fiancé.

LUCIENNE

Victoire a dit « amant ».

MADAME AUBRAY

Parce que Victoire est une campagnarde qui ne parie pas bien.

BARANTIN.

Oui, « amant, » c'est du patois...

CAMILLE, entrant.

Lucienne !

LUCIENNE

Qu'est-ce que tu me veux?

CAMILLE

J'ai à te parler. Tu permets, ma chère mère?

LUCIENNE

Dis.

CAMILLE, à Lucienne.

Nous avons été élevés ensemble depuis dix ans, et, depuis dix

Page 1