SCENE PREMIERE
LUCIENNE, MADAME AUBRAY, puis BARANTIN.
MADAME AUBRAY, à Lucienne qui entre.
D'où viens-Lii donc, chère enfant? Il y a deux heures que tu 'S sortie.
LUCIENNE, très-sérieuse.
.J'avais une course très-importante à faire.
MADAME AUBRAY
Ail! mon Dieu! Et avec qui as-tu fait cette course?
LUCIENNE
Avec la cuisinière. Maintenant, je puis tout dire.
MADAME AUBRAY
Il fut donc un temps où tu ne l'aurais pas pu?
LUCIENNE
C'était un mystère. Il s'agit de Victoire, la fille de ferme -de chez madame Bertrand, qui était malade quand nous sommes arrivés, et que nous avons été voir ensemble.
Je sais.
ACTIi QUATJnÉML. «.»'»
C'est ma malade, à moi, c'est ma pauvre. Je suis allée la voir tous les deux jours depuis notre première visite, malgré ce que me disait madame Bertrand, qui prétendait que j'avais bien tort de m'intéresser à cette fille et qu'elle ne méritait pas cet intérêt. J'avais beau lui demander pourquoi, elle ne voulait pas me le dire. Alors, j'ai interrogé Victoire et je lui ai déclaré tout net que je voulais connaître ses torts. Elle ne voulait pas
me les dire non plus, (a Baramln, qui est entré depuis un moment et qui !\ écouté Lucienne sans qu'elle l'ait vu jusqu'alors.' TicUS, tU OS là, pap.lV
BAR AN TIN
Oui. Continue ton histoire.
LUCIENNE
Tu as entendu le commencement, alors?
BAR AN TIN
Oui, oui, va!
LUCIENNE
J'ai donc dit à Victoire : <( Vous allez tout me raconter ou je ne viendrai plus vous voir, et je né m'occuperai plus de vous, ni petite mère non plus. » Elle a bien vu que je ne plaisantais pas. Alors, elle m'a dit la vérité. Elle avait un amant.
M A DAME A U B R A Y, du ton le plus naturel.
Ah!
BAR A N T 1 N , sur un autre ton.
Ah!
Et, au lieu de travailler, elle aimait mieux aller sepromenei dans les champs avec Bénédict... Il s'appelle Bénédict.
MADAME AUBRAY
C'était très-mal.
LUCIENNE
Certainement, c'était très-mal, je le lui ai dit. Elle pouvait bien attendre, pour aller se promener, que sa besogne fût fer-
minée. Après, on ne lui aurait plus rien dit; et puis ça le dérangeait, lui aussi.
MADAME AUBRAY
' Qu'est-ce qu'il fait?
LUCIENNE
Il est jardinier chez M. Montagnan, le propriétaire du château qui est à mi-côte. Et, un beau jour, Bénédict a déclaré à Victoire qu'il ne voulait plus aller se promener avec elle, et que décidément il ne l'épouserait pas. Alors, tu penses quel chagrin a eu Victoire à celte nouvelle-là. Elle n'a plus dormi, et puis elle n'a plus mangé, et puis elle n'a plus travaillé. La fermière l'a mise dehors, et voilà comment elle est tombée malade. Qu'est-ce que j'ai fait aujourd'hui, quand j'ai su tout ça? Je suis allée trouver Bénédict. Il ne comprenait pas ce que je lui voulais, et, quand il l'a compris, ne m'a-t-ii pas dit que je devrais être honteuse de m'occuper de pareilles choses, que ce n'était pas de mon âge!
BAR AN TIN
Ce n'était pas bête, ce qu'il disait, ce Bénédict.
Tu dis, papa?
Va toujours, va!
LUCIENNE
Je lui ai répondu que je me mêlais de ce qui me regardait, que je savais bien ce que j'avais à faire, et caetera... et caetera, tu peux te fier à moi, et il s'est tu. La vérité, c'est qu'il aimait mieux épouser une autre fille qui a de l'argent. xVlors, je suis allée chez M. Montagnan, et je lui ai tout raconté.
MADAME AUBRAY
Quel âge a-t-il, ce M. Montagnan?
LUCIENNE
Je ne sais ])as, mais il n'a plus beaucoup de cheveux, et ceux qu'il a sont gris.