ACTE QUATRitME
VALMOREAU.
Oui et non. Ils sont irréalisables pour M. Camille, à son âge et dans sa position. Ils ne le seraient peut-ôtre pas pour un autre homme, d'un autre âge et dans une position différente, et la preuve, madame, c'est que, ce matin mémo, vous m'avez conseillé ce mariage que vous déclarez impossible.
MADAME ALBRAY.
Est-ce un reproche, monsieur?
VALMOREAU.
Dieu me garde de me le permettre, madame. Je suis trèssérieux, plus sérieux même que je n'aurais cru pouvoir le devenir. Toutes ces idées que j'entends développer, les larmes, le repentir, la résignation de cette jeune femme, ces luttes nouvelles pour moi, ces grandes questions de morale et de responsabilité, tout cela m'a remué, transformé même. J'ai pour ainsi dire le vertige du bien. Tout tourne autour de moi, et je me sens prêt à accomplir un acte sublime et insensé. Tenez, madame, dites-moi encore d'épouser votre protégée, et je l'épouse.
V consent-elle déjà?
VALMOREAU.
Elle ne soupçonne pas un mot de ce que je vous dis; ma. s elle va être très-malheureuse. Elle n'a plus d'appui, elle n'a plus de ressources. Elle a dit qu'elle ferait tout ce que vous ordonneriez. Ordonnez-lui d'être ma femme, cela conciliera tout.
MADAME A u B R A Y , à part.
Cet homme vaut mieux que moi. (Haut.) Ce conseil que je vous donnais ce matin, je n'ai plus le droit de vous le donner maintenant. J'ai même à vous demander pardon, monsieur, d'avoir voulu disposer si facilement de votre cœur et de votre nom, et de n'avoir pas trouvé, lorsqu'il s'agissait de vous, les arguments indiscutables qui se sont présentés lorsqu'il s'est agi de mon fils. C'est en toute humilité que je vous fais mes excuses.
VALMOREAU.
Madame !
MADAME AUBRAY
Je suis très-troublée , monsieur, je ne vous le cacherai pas. Je suis plus que. troublée, je suis honteuse, humiliée de ce qui se passe. Je me croyais plus forte, ou je devrais être plus faible. Cependant, monsieur, dites-moi si à ma place vous feriez ce que je fais?
VALMOREAU.
Moi, madame, je ne saurais être ni juge ni même arbitre dans les questions de conscience d'une personne comme vous. Ayant vécu comme je l'ai fait, et devenu père, je ferais ce que vous faites; mais, à votre place, je ne sais pas, je ne puis pas savoir ce que je devrais faire.
MADAME AUBRAY
Vous avez raison, monsieur. Je suis coupable. Je me suis trompée en quelque chose, et pour la première fois de ma vie je ne m'entends plus avec moi-môme. Si j'étais vraiment la chrétienne que je croyais être, à cette heure, mon fils serait répoux de cette malheureuse enfant; je ne le suis pas. Voyons, monsieur, aidez-moi par un moyen quelconque, qui ne soit pas à votre détriment, à calmer mes scrupules. Cherchons ensemble ce que je puis faire pour Jeannine; quoi que ce soit, je le ferai.
VALMOREAU.
Nous le trouverons peut-être quand elle sera là. Elle l'a peutêtre trouvé elle-même. Elle va venir.
Elle va venir?
VALMOREAU.
Elle m'a dit qu'elle voulait vous voir une dernière fois.
MADAME AUBRAY
La voici.