‹ Les idées de Mme Aubray, comédie en 4 actes, en proseChapitre 70 sur 338 · M A D A ME A U B R A Y · texte numérisé non relu

M A D A ME A U B R A Y

Comment cela?

JEA.NXINE.

Je ne vous connaissais pas, madame, et je ne me serais jamais permis d'essayer de vous connaître. C'est vous qui êtes venue la première à moi. Vous ai-je menti ou vous ai-je dit tout de suite qui j'étais et ce que j'étais? Vous m'avez ouvert votre maison, vous m'avez promis le pardon de Dieu et l'amour de celui que j'aimais! -— J'aurais dû vous dire que celui-là était votre fils. — A quoi bon, puisque je ne voulais jamais lui révéler mes sentiments, puisque je voulais me les cacher à moimême, puisque je me contentais du bonheur de le voir passer dans ma route et de me sentir aimée tout en méritant de ne pas

l'être? Permettez-moi de vous le dire, madame, avec tout lé respect que je vous dois, c'était à vous de prévoir ce qui arrive. C'était hier qu'il fallait me fermer votre porte.

MADAME AUBRAY

Vous m'accusez?

JEANNINE

Non, madame; mais pourquoi m'avez-vous inspiré l'idée du bien, pui-sque j'étais si tranquille dans le mal! Enfin, ce n'est plus de cela qu'il s'agit. Il faut à tout prix rendre la sécurité à votre famille, et le repos à votre conscience maternelle. Que voulez-vous que je fasse? Voulez-vous que je meure pour que votre fils m'oublie? La mort, c'est ce qui sépare le mieux, et puis, quand on a déjà rompu avec l'honneur, il y a bien moins à faire pour rompre avec la vie. Dites-moi seulement, de vous à moi, que cela sera utile au bonheur de M. Camille, personne n'en saura rien, et je vous promets de mourir en souriant.

MADAME AUBRAY

Qu'osez-vous me proposer?

JEANNINE

Je vous propose les moyens de la terre, vous les repoussez. Vous voulez que je vive? Eh bien, rassurez -vous, madame, malgré la solitude à laquelle vous me rendez , comme cela est votre droit, je vivrai en vous vénérant et en vous aimant. Une femme comme moi n'aura pas impunément passé dans la vie lumineuse d'une femme comme vous, sans en emporter un rayon qui réclaire à jamais. Soyez bénie pour le jour nouveau que vous avez fait lever en moi, pour les bonnes paroles que vous m'avez dites, pour les vérités que vous m'avez apprises! Je les reconnais absolues; je les sens éternelles, quoi qu'il arrive; et c'est au nom de ces vérités que j'immolerai mon bonheur au vôtre et que je deviendrai ou plutôt que je resterai une honnête femme. Je vous le jure sur la tête de mon petit enfant. C'est impie, de jurer, je le sais; mais les coupables ont besoin d'une formule qui les engage aux yeux de ceux qui sont en droit de

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