SCENE PREMIÈRE
OCTAVE, SIDOXIE OCTAVE
Eh "bien! madame Landurel?
SIDONIE
Eh bien! monsieur Landurel?
Dix heures et demie^ à mon chronomètre, et personne n'arrive.
SIDONIE
Les salons regorgent de monde*
OCTAVE
Quel monde? Des négociants, des ingénieurs, des
Iiommos do loi, dos hommes de lettres, un tas de bourgeois !
SIDONIE
Eh! n'en sommes-nous point, du tas? N'étes-vous pas un bourgeois, quoique banquier, ou plutôt parce que?
OCTAVE
Voilà justement où le bât me blesse.
SIDONIE
Pourqoui vous bâter ? vous-même !
OCTAVE
Que voulez- vous ? Je serais trop heureux si je ne me tourmentais pas. Il faut bien que je me plaigne pour éviter le scandale et désarmer Tenvie. Les envieux ont tant de raisons de m'en vouloir; et comme je m'en voudrais, à leur place 1 J'ai tant de chance, moi! Tous les bonheurs réunis sur la tête d'un seul homme ! — D'abord vous êtes ma femme. (Sidonie répond an compHment par une révérence cérémonieuse.) Oui ! VOUS ne m'avez apporté, c'est vrai, qu'une dot insignifiante, quelques centaines de mille francs; mais je suis assez riche pour deux. Nous sommes tous deux jeunes et très-bien élevés. Vous êtes jolie, (nouveau sahit de Sidonie), très-jolie. Je le dis partout; je tiens à ce qu'on le sache et qu'on le répète : cela me fait honneur. Moi, je ne suis pas trop laid.
SIDONIE
Pas trop.
OCTAVE
Vous avez de l'esprit, (Sidonie sahie encore), beaucoup d'esprit. Moi, je ne suis pas précisément une bête.
SIDONIE
Pas précisément.
ACTK PREMIER 3
OCTAVE
Nous avons même un joli nom, Landurel, et des prénoms cliarmants, Octave, Sidonie. Octave Landurel! Sidonie Landurel! Cela sonne bien et ne figure pas mal sur une carte de visite : il n'y manque vraiment que des 'armoiries. Et voilà le liic^ comme on dit en latin : Mémento quiaimhis es. 11 n'y a pas d'hommes complets.
SIDONIE
Vous voudriez être prince, ou duc par le moins?
OCTAVE
Non, ma chère, non. Je ne suis pas ambitieux. Un tortil de baron ! Je n'en demanderais pas davantage.
SIDONIE
Pourquoi ne vous faites- vous pas donner cela quelque part, à propos d'un emprunt?
OCTAVE
Donner? Si on vendait seulement, comme autrefois ! Mais on n'ose plus! Les gouvernements sont si lâches! Ils ont peur de l'opinion. C'est fini : la souscription est fermée.
SIDONIE
Eh bien?
OCTAVE
Eh bien! ne pouvant plus entrer légalement dans la caste privilégiée, il faut au moins s'y frotter.
SIDONIE
Qui s'y frotte s'y pique.
OCTAVE
Comme aux roses. On y prend un certain parfum d'aristocratie , qu'on garde en se débarrassant des épines. Je tiens donc à émailler de gens comme il faut cette masse informe de gens d'affaires qui encombre
mes salons, et voilà pourquoi j'attends avec impatience l'arrivée de notre beau monde. S'il n'arrivait pas, ce serait un bal manqué : dix mille francs jetés par la fenêtre.
SIDONIE
Nous avons déjà reçu, ce soir, cinquante personnes titrées.
OCTAVE
On les voit partout, celles-là. Des nobles râpés qui vont partout où l'on danse, pourvu qu'on y soupe! Et encore, dans le nombre, plus de moitié qui ne datent que d'hier! Pas de quartiers, ma chère! Des ducs Martin, des comtes Miroteau, des barons à pouffer de rire!
SIDONIB
Pourquoi les invitez- vous?
OCTAVE
Pour leur montrer mon luxe, et leur prouver en même temps que je ne suis pas fier. Mais l'important, le nécessaire pour une maison comme la nôtre, c'est la noblesse de race , la noblesse historique , les beaux noms! Pourquoi ne viennent-ils pas? Qu'est-ce qu'ils font?
SIDONIE
Ce que nous faisons nous-mêmes, de l'importance. Ils se font attendre pour se faire valoir.
OCTAVE
Se faire valoir ! Est-ce que je leur dois qnelque chose? Au contraire ; il y en a plus d'un à qui j'ai prêté de l'argent.
SIDONIE
Et qui ne vous l'a pas rendu ?
OCTAVE
Cela va sans dire; et je ne réclame pas d'intérêts,