SCENE VI
Les Mêmes, moins SIDONTE LIONEL
Là! j'étais sûr que le plus fort des coups tomberait sur moi, qui n'en peux mais.
PIERRE
Bah! donnés par certaines mains, les soufflets sont des caresses.
LIONEL
Des mains? Des griffes ! Sous prétexte d'être chattes, les femmes sont des tigresses. Pour un oui, pour un non, à propos de rien, par plaisir, elles vous sautent brusquement aux yeux et dévisagent un honnête homme, afin d'étudier la laideur de sa grimace et l'étendue de leur pouvoir. Et si, révolté d'une agression incompréhensible, vous rendez coup pour coup, ce qu'à Dieu ne plaise! mais que simplement vous vous mettiez
en défense pour éviter une balafre nouvelle, crac! les voilà pelotonnées sur un fauteuil, pleurant et miaulant, dans l'attitude désespérée d'une victime : Vous m'attaquez! vous me tuez! vous me résistez, à moi, faible femme ! Vous êtes un lâche !
PIERRE
Mais, en revanche, que de câlineries charmantes! Les baisers guérissent vite une égratignure; et l'on n'en reste pas moins le plus heureux des hommes.
LIONEL
Mon bonheur? Je le donnerais pour celui des galériens à Cajenne. Ils sortent du bagne le matin et n'y rentrent que le soir. Moi, j'ai ma liberté suspendue jour et nuit au fil de ma sonnette. Je m'étais endormi avec un doux projet de flânerie, au milieu de la belle nature, en pleine conversation avec un ami joyeux, avec toi, je suppose. Mon valet de chambre me réveille, amenant un commissionnaire qui apporte une lettre. C'est un rendez-vous pour le lendemain, à heure fixe. Adieu la partie de campagne! J'attends. Qui vois-je arriver? Un nouveau commissionnaire avec une nouvelle lettre. Le rendez-vous est manqué, ma journée aussi. Une autre fois, je ferai le guet sous la pluie, surveillé par les sergents de ville; ou bien il faut que j'aille aux Bouffes écouter les opéras qui plaisent à M. Landurel, au lieu do rester à mon piano avec Mozart. Il faut, dans des téte-à-téte interminables, m'enthousiasmer à froid, faire de l'esprit, même aux heures où je me sens bête, rire quand j'ai envie de pleurer. Avoir une maîtresse, pour qui entend le français, cela signifie être esclave. Tiens, veux-tu me peindre en nègre? J'aurais du moins l'uniforme de mon grade.
Un jour, à l'atelier, un de mes camarades apporta un coq, le mit par terre, la tête en 1)as, et lui destsina