‹ Les idées de Rabelais & de Montaigne sur l'éducationChapitre 100 sur 307 · Id., t. VI, p · texte numérisé non relu

Id., t. VI, p

Montaigne et s'en inspire ; le mêlai de quelques-uns de ses médaillons les mieux ciselés est emprunté aux Essais. L'auteur des Caractères, en quête de nouveau, a connu le chemin de cette source qui n'est plus fréquentée que de quelques fidèles et il y rajeunit discrètement son style.

Au moment où le grand siècle s'achève, Bayle réclame pour lui-même la liherté au nom de celle dont a joui Montaigne et proclame bien haut la supériorité de sa morale ' sur celle du Périgourdin. Mais ce qu'il ne dit pas, c'est qu'il lui emprunte sa mélhode historique et critique. Le Dictionnaire, ce formidable monument d'érudition piquante et indigeste à la fois, n'est qu'un prétexte à exposer le tableau des contradictions humaines, à ébranler tout dogmatisme historique et religieux. Montaigne a été un des maîtres de Bayle qui à son tour aura pour disciple Voltaire.

Voici l'aurore d'un nouveau siècle ; après l'apaisement des esprits et la discipline imposée par le grand roi, l'arène se rouvre à la poléuiique comme au seizième siècle; désormais il ne s'agit plus de conquérir la liberté de la foi, mais celle de la libre pensée, de revendiquer la liberté d'examen, mais de préparer les réfoi'mes sociales. Les Essais reprennent faveur. Dans cet arsenal si riche, mais plein de désordre, les philosophes trouveront pour leurs thèses et leurs plaidoyers en faveur de l'éducation, du droit naturel et de l'égalité, des armes un peu rouillées, \y qu'ils fourbissent à nouveau. \Diderot, Rousseau surtout, développent, en les exagérant, avec une éloquence un peu déclamatoire, bien des arguments suggérés aux polémistes par le sceptique. L'œuvre de Montaigne a été longtemps comme un de ces châteaux abandonnés, demi-ruinés, où les générations viennent tour à tour chercher pierres et matériaux pour leurs constructions. ^

1. « Après tout, oserait-on dire que mon dictionnaire approche de la licence des Essais de Montaigne, soit à l'égard du pyrrhoiiisme, soit à l'égard des salelcz? Or Montaigne n'a-t-il point donné tranquillement plusieurs éditions de son livre ? ne l'a-t-on pas réimprimé cent et cent fois ? ne l'a-t-on pas

dédié au grand cardinal Richelieu ?

n'est-il pas dans toutes les bibliothèques ? quel désordre ne seroit-ce pas, que je n'eusse point en Hollande î.i liberté que Montaigne a eue en France ? » [Réflexions sur le prétendu jur/ement du public, Siippl. au Diction. Genève, ilii, p. 336.)

Les esprits plus calmes, les spéculatifs moins militants rendent à l'écrivain un hommage désintéressé. Monte^squieu cite Montaigne parmi les grands poètes avec Platon, Malebranche et Shaftesbury % opinion moins paradoxale qu'on le pourrait croire.

Grimm, ce Germain francisé, ce correspondant des cours d'Allemagne, attitré pour leur infuser l'esprit français à doses périodiques, Grimm, au dire d'un maître compétent, n'a jamais été mieux inspiré que par Montaigne : « La page oîj. il le juge est, dit Sainte-Beuve, « un délicieux morceau'.»

Vauvenargues, penseur délicat et profond, mort, comme Pascal, avant quarante ans' a plus d'affinités avec l'auteur des Provinciales qu'avec îMontaigne. Aussi, dans son parallèle entre ces deux écrivains, n'iiésite-t-il pas à sacrifier Muntaigne à Pascal. Qu'on nous permette de citer ici, à la place de ce parallèle assez connu, un autre jugement de Vauvenargues qui a, croyons-nous, l'attrait de 1 inédit*.

u Peu d'auteurs ont été pas^ionez pour Montaigne et la raison en est, je crois, que ses écrits ne sont pas passionez, bien qu'ils soient loin d'être froids. Mais beaucoup ^e sont passionez contre luy par cela même qu'ils le trouvoient trop indifférent. C'est ce caractère d'indiférence et de molesse qui a soulevé contre luy Pascal, d'un génie supérieur, décisif et probablement très ardent, car il ne pouvoit souffrir un philosophe qui mettoit en doute toutes choses auxquelles il étoit le plus attaché. Toutefois il parcjît qu'il estimoit beaucoup ^lontaigne, non seulement par les

1. Shaftesbury (1671-1713) plus connu comme littéraleur que comme politique, après avoir joui de la faveur de Guillaume lU, rentra dans la retraite sous le règne de la reine Anne.

Voltaire le regardait comme un des philosophes les plus hardis de l'Angleterre.

2. Causeries du Lundi, t. VII, p. 248. «C'est, dit rauteur, ce que la critique française a produit sur Montaigne de plus juste, de mieux pensé et de mieux dit. j) L'auteur des Criuscries en parlant ainsi a oublié modestement l'analyse profonde et déûnitivc de l'esprit de

Montaigne qu'il donne lui-même dans son Port-Royal (t. Il, liv. m). -

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