A MADAME D ESTIS3AC
.Madame, si l'cstrangeté ne me sauve et la noiivclk'lé, (|ui ont occnustumc de donner prix aux choses, je ne sors jamais à mou lionneur de celle sotte entreprinse '^ : mais elle est si fantastique, et a un visage si esloingnc de l'usage commun, que cela luy pourra donner passage. C'est une humeur melancholique, ctune humeur par conséquent tresenncmie de ma compicxion naturelle, produiele par le chagrin de la solitude en lacjuelle il y a (piol(|ues années que je m'eslois jeclé, qui m'a mis premièrement en teste celle resverie de me mesler d'escrire. El jiuis, me trouvant enlierement despourveu et vuide de toute aultre matière, je me suis présenté moy mesme à moy pour argument et pour suhject^. C'est le seul livre au monde de son espèce, d'un desseing farouche et extravagant. Il n'y a rien aussi en celte besongne digne d'estre remar(|ué, que cette bizarrerie; car à un subject si vain et si vil, le meilleur ouvrier de l'univers n'cust sçeu donner façon qui mérite qu'on en face compte. Or. madame, ayant à m'y pourlrairc^ au vif, j'en eusse oublie un traict d'imporlance, si je n'y eusse représenté l'honneur que j'ay tousjours rendu à vos mérites : et l'ay voulu dire signamment* à la
1 . Nous savon.s que Montaigne conseille de faire voyager très jeunes les fils de famillp. nuHliode excellente, à son avis, pour Icui- former Tesprit.
C'est sans <liuite sur ses instances que le fils de M"'° d'Estissac accompagna Montaigne, en 1580. dans son voyage à Home. <> Le pape, d'un visage courtois, admonesta M. d'Estissac à l'estude et à la vertu. » {Voi/afjcs. i. 1"''. p. 87.) La famille d'Estissac était alliée à celle des la Rochefoucauld.
2. Entendez : il n'est pas possible que je sorte jamais... Cette sotte entreprise, étrange et nouvelle, est la fantaisie d'écrire ses Essais.