‹ Les idées de Rabelais & de Montaigne sur l'éducationChapitre 202 sur 307 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

teste de ce chapitre, d'autant que, parmi vos aullres bonnes qualilez, celles de l'amitié que vous avez montrée à vos eiilaïUs tient l'un des premiers rengs. Qui sçaura l'aagc auquel monsieur d'Estissac, vosire mari, vous laissa veufve, les grands et lionnorabies partis qui vous ont esté olîerts autant qu'à dame de France de vostre condition, la constance et fermeté de quoy vous avez soustenu, tant d'années, et au travers de tant d'espineuses difficultez, la charge et conduiclc de leurs affaires, qui vous ont agitée par tous les coings de France, et vous tiennent encore assiégée, l'heureux acheminement que vous y avez donné par vostre seule prudence ou bonne fortune : il dira ayseemenf, avecques moy que nous n'avons point d'exemple d'aflection maternelle en nostre temps plus exprez' que le vostre. Je loue Dieu, madame, qu'elle ayt esté si bien employée ; car les bonnes espérances que donne de soy monsieur d'Estissac, vostre fils, asseurent assez que, quand il sera en aage, vous en tirerez l'obeïssance et recognoissance d'un tresbon enfant. Mais d'autant qu'à cause de sa puérilité-, il n'a peu remarquer les' extrêmes offices^ qu'il a receu de vous en si grand nombre, je veulx, si ces escripts viennent un jour à luy tumber en main lorsque je n'auray plus ny bouche uy parole qui le puisse dire, qu'il receoive de moy ce tesmoignage en toute vérité, qui lui sera encores plus vifvemeut tesmoigné par les bons effects, de quoy, si Dieu plaist, il se ressentira, qu'il n'est gentilhomme en France qui doibve plus à sa mère, qu'il faict; et qu'il ne peult donner à l'advenir plus certaine preuve de sa bonté et de sa vertu, qu'en vous recognoissant pour telle '*.

Si! y a quelque loy vrayement naturelle, c'est à dire quelque instinct qui se veoye universellement et iierpeluellement empreint aux bestes et en nous (ce qui n'est pas sans coulroverseï, je puis dire, à mon advis, qu'aprez le soiug que chasque animal a de sa conservation et de fuyr ce qui nuit, l'affection que l'engendrant porte à son engeance ^ tient le second lieu en ce reng. El, parce que nature semble nous l'avoir recommandée, regardant à eslcudrc et faire aller avant les pièces successives de cette sienne machine, ce n'est pas merveille, si, à reculons, des

1. Exprez, exprès, dans =on sens propre, qui ne peut laisser de doule.

2. Pnévilité. extrême jeunesse. Ce mot n"e?t plus employé qu'en un sens défavorable, légèreté, niaiserie.

.3. Les meilleurs services.

■i. Pour tplln que je le dis ici.

,5. Engeanfi; a vieilli et ne s'emploie plus guère qu'en mauvaise part.

Ah ; malUeureuse eDgeanee, apanage <lii

JJiable.

fRRGNARD, Folies amoureuses, a. 1, --c. ii.;

Ici enf/eancf; est employé dans son

sens propre ilc race.

enfants aux pcros, elle n'est pas si grande : joinct cette nuUre considération aristotélique', fjue celuy qui bien faict à quelqu'un l'aynie niieulx, qu'il n'en est aymé, et celuy ù qui il est Jeu aynie mieulx que celuy qui doibt; et tout ouvrier ayme inieulx son ouvrage, qu'il n'eu seroit aviné si l'ouvrage avoit du sentiment: d'autant que nous avons clier, Eslrc^; et Estre consiste en mouvement et action; parquoy cliascun est aulcunemcnt en son ouvrage. Qui bien faict exerce un'action belle et lionneslc; qui receoit, l'exerce utile seulement. Or l'utile est de beaucoup moins aimable que l'iionncste : l'Iionneste est stable cl jiermaneiit, fournissant à celui qui l'a faict une gratilication constante ; l'utile se perd et cscliappc facilement, et n'en est la mémoire ny si fresclie ny si doulce. Les clioses nous .sont plus clieres, qui nous ont plus couslc ; et le donner est de plus de coust que le prendre ^

[Puisqu'il a pieu à Dieu nous douer de quelque capacité de discours, à lin que, comme les bestes, nous ne feussions pas servilement assubjeclis aux lois connnunes, ains '• que nous nous y appliquassions par jugeuienl et liberté volontaire, nous debvons bien prester un peu à la simple auctorité do nature, mais non pas nous laisser lyranniquement euqiorter à elle : la seule raison doibt avoir la conduicte de nos inclinations. J'ay, de ma part, le goust eslraiigement mousse^ à ces i)ropensions qui sont produictcs en nous sans l'ordonnance et entremise de nostre jugement, comme, sur ce subject duquel je parle, je ne puis recevoir*^ cette passion de quoy on embrasse les enfants à peine encore nayz, n'ayants ny mouvement en l'ame, ni forme recognoissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables, et ne les ay pas souffert volontiers nourrir prez de inoy''. Une vraye alïeclion et bien réglée debvroit naistre et s'augmenter avecques la cognoissance qu'ils nous donnent d'eulx; et lors, s'ils le valent*, la propension naturelle marcliant quand et

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