‹ Les idées de Rabelais & de Montaigne sur l'éducationChapitre 256 sur 307 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Pour subvenir un peu ù la trahison de ma mémoire, et à son defauU, si extrême, qu'il m'est advenu plus d'une fois de reprendre en main des livres comme récents et à moy incogueus que i'avois leu soigneusement quelques années auparavant, et barbouillé de mes notes, j'ai prins en coustume, depuis quelque temps, d'adjouster au bout do cbasquc livre (je dis de ceulx desquels je ne me veulx servir qu'une fois) le temps auquel j'ay achevé de le lire, et le jugement que j'en ay retiré eu gros; à fin que cela me représente au moins l'air et idée générale que j'avois conceu de l'aucteur en le lisant, Je veulx icy transcrire aulcunes de ces annotalions.

Voyci ce que je meis, il y a environ dix ans, en mon Guicciardin' (car, quelque langue que parlent mes livres, je leur parle en la mienne) : « 11 est historiographe diligent, et duquel, à mon advis, autant exactement que de nul aultre, on peult apprendre la vérité des affaires de son temps : aussi, en ila plus part, en a il esté acteur luy mesme, et en reng honorable. Il n'y a aulcune apparence que par haine, faveur ou vanité, il ayt desguisé les choses; de quoy font foy les libres jugements qu'il donne des grands, et notamment de ceulx par lesquels il avoil esté avancé et employé aux charges, comme du pape Clément septiesme. Quant à la partie de quoy il semble se vouloir prévaloir le plus, qui sont ses digressions et discours, il y en a de bons, et enrichis de beaux traicts : mais il s'y est trop pieu; car, pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant un subject si plein et ample, et à peu prez inliny, il en devient lasche, et sentant un peu le cacquet scholastique. J'ay aussi remarqué cecy, que de tant d'ames et d'elïects qu'il juge, de tant de mouvements et conseils, il n'en rapporte jamais un seul à la vertu, religion et conscience, comme si ces parties là esloient du tout esteinctes au monde ; et de toutes les actions, pour belles par apparence qu'elles soient d'elles mesmes, il en rejecte la cause à quelque

rn si\ livres (1577). Il se propos»: d'y complcler Platon el Arislote et d'y réfuter Machiavel. Pour lui, les deux piliers de la philosophie politique sont la religion et la justice. Il aen haine la tyrannie, mais, pas plus que Montaigne, n'excuse la révolte et ne reconnaît le droit des peuples à secouer un joug devenu insupportable. Dans son traité de la Deiiionotnanie (lô7Q), l'auteur, comme beaucoup de ses plus illustres contemporains, tombe dans les erreurs de l'astrologie et semble

eroirc aux sorciers. Ce précur.seur de Montesquieu, cet adepte d'une science encore en enfance, l'économie politique, et dont le nom même n'existe pas encore, Bndin, mourut de la peste à Laon, en 1596.

1. François Guicliardin, né à Florence en i4S2, occupa sous Léon X des emplois importants. A l'âge de cinquante ans. il se retira de la ville et des affaires pour y achever l'Histoire </'//rt//-'(li9!l-1.535), en vingt livres. Il meurt en 15 iO.

occasion vicieuse OU ;i quelque proufit. Il est impossible d'imagioer que, parmy cet inliny uombre d'actions de quoy il juge, il n'y en ayt eu quelqu'une produicle par la voyc de la raison ; nulle corruplioQ peult avoir saisi les hommes si universellement, que quelqu'un n'escliappc de la contagion. Cela me faict craindre qu'il y ayt un [leu du vice de son goust: et peult estre advenu qu'il ayt estimé d'auilruy selon soy^ »

En mon Philippe de Comines-, il y a cecy * : « Vous y trouverez le langage doulx et agréable, d'une uaïfve simplicité; la narration pure, et en laquelle la bonne foy de l'aucteur reluit évidemment, exempte de vanité parlant de soy, et d'alTeclion et d'envie parlant d'aultruy ; ses discours et enhortements accompaignez plus de bon zèle et de vérité, que d'aulcune ex(}uise sufllsance ; et, tout partout*, de l'auctorité et gravité, représentant son homme de bon lieu, et eslcvé aux grands affaires, w

Sur les Mémoires de monsieur du liellay* : « C'est lousjours plaisir de veoir les choses escriptes jtar ceulx qui ont essayé comme il les fault conduire; mais il ne se peult nier qu'il ne se descouvre évidemment, en ces deux seigneurs icy, un grand deschet^ de la franchise et liberté d'escrire, qui reluit ez anciens

1. Cl' jufroincnl sur rnulfiir do V Histoire d ftfilit; est scvi'io, mais juste : riiomuie fut ambitieux, versatile, sans élévation; l'étrivain qui « estime trop d'aultruy selon soy » ne voit partoul que ruse et calcul. Sou style a de l'harmonie et du nombre, mais il est jirolixe et diffus: enfin sa morale n'est cruére supérieure à celle de Machiavel dont il n'a (loinl le talent.

2. Philippe de Commyncs, seigneur d'Argenton, né en Flandres, près de Lille, en 14i5, mort en 1509, passa du service de Charles le Téméraire à celui de Louis .XL Les Mémoires de Cnmmynes, cnmmcucés en li'J5, à son retour d'Italie, ])arurent pourla i)remière fois en l'yi'-K Us embrassent une i)ériade de trente et un ans. Le jugement de Montaigne sur cet auteur est em- ]ireint d'une indulgence excessive, i.ouis XI et Commynes représentent dans riiislôire ravènemcnt delà diplomatie au déclin de la chevalerie. « Qui a le prolit a la gloire, » disait le monarque. Comme lui, son conseiller réduit trop souvent la politique à « faire des marchandises, » nous dirions marchandages, c'est-à-dire à solliciter et

acheter des cons-iences. à ■< chercher quelque bonne couleur et un peu apparente, " c'est-à-dire à faire des dujjes, à mettre de son coté, si l'on n'a le droit, l'apparence et la légalité. En un mot le sens du juste et de la délicatesse, de l'honnêteté font parfois défaut au livre comme à l'auteur.

3. // )/ a ceci). On se rappelle qu'il s'agit de notes mises par Montaigne sur ses livres après lecture.

1. D'autres éditions portent tout pour tout, somme toute, en somme.

■^. Ces Mémoires, publiés par messirc Martin du Bellay, contiennent dix livies dont les quatre premiers et les trois derniers sont de Martin du Bellay et les autres de Guillaume de Langey, et ont été tirés de sa cinquième Oi/doade, de))uis l'an 1.536 jusqu'en 15i0. Ils sont intitulés : Mémoires de Martin du /{ellai/. rontt'iiant le discours de plusieurs choses advenues au royaume de France, depuis l'an 1513 just/u'au trépas de François /""'. arrivé en 1547. On voit pourquoi Montaigne parle de deux seii/neurs du Bellai/. après avoir dit les Mémoires de monsieur du liella;/.

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