Eisnis, livre III, chap. m
un
lieux ont été respectés ; on s'y retrouve à merveille, on s'y promène, les Essais à la main, guidé par l'auteur luimême, dont l'âme semble encore veiller dans cette tour. C'est dans ce sanctuaire, éclairé de trois petites fenêtres, que Montaigne s'entretenait avec les plus illustres morts de l'antiquité, mêlant à leurs leçons ses piquantes et naïves fantaisies. Les murs en sont entièrement nus, et c'est à peine si l'on y reconnaît la trace des rayons, l'emplacement des livres « rangez sur des pulpitres h. cinq degrez tout à l'environ. » Les solives saillantes du plafond de cette librairie sont couvertes de cinquante-quatre inscriptions grecques et latines, tirées des Écritures et des auteurs payens, relevées par MM. Galy et Lapeyre avec une religieuse exactitude'. C'est un véritable formulaire de la pbilosophie pyrrhonienne, c'est l'essence même et comme l'esprit des Essais.
Entre la cheminée et la fenêtre, ouverte sur la cour d'honneur, sur les rnurs opposés à la porte, on voit une Vénus, le corps nu, dans l'attitude du repos, à demi-soulevée et appuyée sur le coude. Au-dessus de cette composition, se lit la plus célèbre et la plus personnelle de loulcs les inscriptions qui résument les méditations du philosophe -. « L'an du Christ 1571, à l'âge de trente-huit ans, la veille des calendes de mars (dernier février), jour anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, ennuyé depuis longtemps de l'esclavage des cours et des emplois publics, se réfugia tout entier dans le sein des doctes vierges, afin d'y passer, si les destins le permettent, calme et exempt de toute inquiétude, ce qui lui restera d'une existence déjà en grande partie écoulée; il consacrera cet
1. Nous renvoyons les lecteurs curieux fie ccltu instructive promenade iuix piil)lic.ilions du docteur Bertrand dcStGeimain qui visita le château en (848 et de MM. E. Galy et L. Lapeyre qui le visitèrent en 18G1. Nous avons emprunté, à leurs relations, en les résumant, ces détails sur l'habitation do Montaigne.
3. Voici le texte latin de celte inscription. « Anno Chrisli M. D. LXXI,
.Kt., 38, pridie calend. Mart., die suc natali, Mich... Mont... servitii aulici et munerum publicorum jamdudum pert;esus, se intcgrum in doctarum virginuin sinus recepit, ubi, quielus et omnium securus, quantillum id tandem superauit decursi multa jam plus pailo spatii, si modo jam fata duint, exigal : istas sedes et dulccs latebras avitasquo libcrtati sucB tranquillitatique et otiu consecravit. •
asile et ces douces retraites paternelles à sa liberîc, à sa tranquillité et à son repos. »
C'est bien des rares esprits, comme Montaigne, qu'il est permis de dire : « On cherchait un auteur et l'on trouve un homme ^ » H a eu, avant tout, le génie du bon sens et le charme de la sincérité ; si par hasard Montaigne nous trompe, c'est qu'il se trompe lui-même, et sa plume, toujours sincère, corrige à la page suivante Terreur qu'il aurait pu commettre. Encore faut-il dire que l'écrivain ne nous trompe pas plus qu'il ne s'abuse. « L'homme ondoyant et divers, » subit toutes les impressions du dehors, obéit à une foule de mouvements contradictoires; de là ces fluctuations, ces apparentes contradictions qui sont à l'âme ce que la physionomie est au visage, d'autant plus mobile et changeante qu'elle sait moins dissimuler. Montaigne est le meilleur, le seul biographe de Montaigne, car il a vécu son livre autant qu'il l'a écrit. D'autres écrivains ont livré au public le secret de leur confession : la vanité des uns nous irrite, la iausse humilité des autres nous est suspecte. Une seule peint son auteur au naturel, c'est la confession de l'auteur des Essais. Aussi pouvonsnous le croire quand il dit au lecteur' à la première page : « C'est icy un livre de bonne foy. Il t'advertit dez l'entrée, que je ne m'y suis proposé aulcune fin, que
domestique et privée Je veulx qu'on m'y veoye en
ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans estude ni artifice; car c'est moy que je pcinds. Mes deiïauts s'y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïfve, autant que la révérence publicrjue l'a permis^. » Tenons
1. Nous reproduisons ici une partie de notre étude sur Montaigne, tirée de notre volume, Les grands profuti'urs du seizième siècle. Paris, Didier, 1869.
t. L'auteur au lertcur (12 juin laSO).
Sainte-Marthe, au deuxième livre de ses £loi/es, se plaint que Montaigne ait voulu paraître trop modeste dans son livre et dit avec raison que cet ouvrage
aurait mérité un titre p^us magniûque et plus noble que celui d'Essais qui n"a pas assez de sens pour exprimer la force de son livre. Nous nous associons à celte critique, ou plutôt à cet éloge.
3. L'anlenr, en avançant, dans son troisième livre surtout', s'affranchira quelque peu de ces scrupules inspirés par « la reuerence publicque. »
'.12 ÉTUDli SUR MONTAIGNE.
compte, en passant, à l'auteur de ce scrupule. Au seizième siècle, nous le savons, on se donne assez librement carrière; mais quelques grossièretés chez Montaigne me choquent moins que l'orgueilleuse et cynique franchise d'un philosophe du dix-huitième siècle qui lui a fait plus d'un emprunt*. « Je suis moy-même la matière de mon livre, » ajoute Montaigne. Qu'avons-nous de mieux à faire
e l'ouvrir et le suivre?
Pour mettre quelque ordre et quelque plan dans ce voyage à travers les Essais, nous interrogerons succesf.ivement l'auteur sur l'éducation, la philosophie et la morale, la religion, la littérature ; nous verrons en lui l'homme privé, surtout l'ami passionné et aussi l'homme public, le magistrat.
Sans cesse Montaigne s'échappe et vous échappe, il est donc difflciie de se piquer d'une méthode plus rigoureuse que la sienne. La méthode! Quel mot à propos de Montaigne ! Nul n'en fut plus ennemi ; son œuvre, qu'il appelle trop modestement « sa rliapsodie, » nous présente le désordre et le piquant d'une conversation h. bâtons rompus, d'autant plus attrayante qu'elle ne ressemble eri rien à un traité ou à une leçon. Le livre commence et finit à toutes les pages; vous pouvez l'ouvrir au hasard, sans souci des titres de chapitres, car l'auteur y parle de tout, sauf de la question proposée; laiilot il tient moins, tantôt il lient plus qu'il n'avait promis. « Je m'en vais, dit-il, faire ici une galimafree ; » ou encore « En voicy d'une aullre cuvée; » et ailleurs : « Allongeons ce chapitre et le bigarrons d'une aultre pièce. » « Dans ce fagotage de pièces diverses, » « il parle au papier comme au premier qu'il rencontre. » Ce procédé de composition cà l'aventure, il nous l'a exposé en termes expressifs : « Si c'est un sujet que je n'entende point, à cehi mesme je l'essaye, sondant le gué de bien loing; et puis le trouvant trop profond
pour ma taille, je me tiens à la rive De cent
membres et visages qu'a chasque chose j'en piends un,
1. Jean-Jacques Rousseau. Nous en avons relevé quelques-uns dans les notes de co volume.
tantost à lescher seulement, tantost à efflorer, et parfois à pincer jusqu'à l'os*. Je me hazarderois de traicter à fond quelque matière, si je me connoissois moins et me trom-
pois en mon impuissance^ » « Ma maistresse forme,
tijoate-t-il, est Tignorance. »
11 ne s'agit encore ici que de la forme ; nous y reviendrons en jugeant le style de Montaigne, mais entrons plus au vif et pénétrons l'homme même. Il nous parlait de son ignorance; l'auteur l'a sans cesse à la bouche. « Que sais-je? » telle est sa formule. En ce siècle de pédantisme et d'érudition, il a déclaré la guerre au jargon de l'école et aux vaines subtilités de la scolastique. Il pense comme La Fontaine :
Qu'un sot i)l?in de savoir est plus 50t qu'un autre homme.
N'y a-t-il pas cependant quelque affectation de simplicité à s'écrier'? « Me voicy devenu grammairien, moy qui n'apprins jamais langue que par routine, et qui ne sc.'iy mesme que c'est d'adjectif, conjonctif et ablatif. » Nous aurions de la peine à lui confirmer ce brevet d'ignorance qu'il réclame en haine de la science pédantesque et des savants de son temps. Et de fait, l'éducation] domestique l'avait merveilleusement disposé à cette haine de la discipline scolaire, des rigueurs du collège et de la i science aristotélicienne. Il tient à la substance, à la raoëllej des choses ; la forme l'inquiète peu; suivant lui, on en a trop souci. Le monde, les voyages, qu'il a tant aimés, l'expérience pratique, voilà son école. Rabelais n'est pas étranger a"ce¥vûes. ^Montaigne voudrait transporter dans^ l'éducation publique quelque chose de l'indulgence domestique. Il apprit le latin avant sa langue maternelle, en se j jouant et causant avec maîtres et domestiques ; le matin, i une douce musique le tirait mollement et sans secousse du sommeil. Aussi, comparant à ce système un peu trop effé- ; miné, sans doute, l'éducation publique et les collèges de j
1. C'estVos medulaire el • sa substan- 1 2. Voir morceau cité, liv. I", ch. l. tifique mouèllet de Rabelais. (Prol.,I.) I 3. Liv. I", ch. xxv.
son tomps, il s'écrie : a c'est une vraie geaule de jeunesse Ctiptive. Ai-rivez-y sur le poinct de leur oKice : vous n'oyez
I que cris et d'enfants suppliciez el de maislves enivrez en leur cîiolere. Quelle manière pour éveiller raj)petjt^envei's leur]e2on, ta ces tendres âmes etcrainlifves, de les y guider d'une trongne effroyable, les mains aimées d'un fouet ! »
V Rabelais n'a pas moins énergiquement réclamé contre la crufiuté à l'égard des écoliers. Ecoulons le précepteur Ponocnrte5~&e"Tl"6fendant d'avoir jamais songé à mellrc Gargantua, son élève, dans une de ces geôles. « Ne pensez pas, dit-il à Grandgousier, que i'aye mis voslre fils au collège de Pouillerie, qu'on nomme Montagu : mieulx l'eusse ç,. voulu mettre entre les giienaiih (gueux) de Saint-Innocent, T*^''' pour l'énorme cruaulté et villenie quei'y ay cognu : car trop mieulx sonttraictez les forcez (forçats) entre les Maures et Tartares, les meurtriers en la prison criminelle, voyre cei'Lesles chiens en vo;tre maison, que ne sont ces malautruz audict collège. Et si i'estois roy de Paris, le diable m'emporte si ie ne meltoys le feu dedans et feroys brusler et principal et regens, qui endurent ceste inhumainité devant leurs yeulx estre exercée ' .
r~ Ce n'est pas assez de flétrir ces violences qui ne sont bonnes qu'à faire des esclaves et non des hommes; Mon-
'"taigne raille cette dureté paternelle, ce front sévère quilie se déride jamais. Bien longtemps l'aristocratie française, non contente de déshériter tous ceux que le hasard n'a\ ait pas faits les aînés de la famille, les deshéritait encore de cette tendre affection qui est le premier bien de l'enfance, question de mode et de bon ton ! L'enfant exilé . de la vie domestique, du foyer paternel, sous la direction d'un précepteur, son premier valet, était admis, aux occasions solennelles, à baiser la main paternelle. Dans le premier volume des Mémoires d'Outre-Tombe, Chateaubriand rappelle la sauvage et implacable fierté de monsieur
^son père. O^i sait l'influence désastreuse de celte morgue, de cette insensibilité contre nature ? Sans doute notre