M. Alph. Grûn, la Yie publique de Montaigne, 18j
WQ ÉTUDE SUR MONTAIGNR.
réclamait énergiquemenl conti-e la barbarie de la question et, de la torture. Montaigne n'est cependant pas parfait; il a le défaut de Cicéron, et lui-même s'en confesse, l'amourpropre et la vanité. « Dés mon enfance, écrit-il, on remarqua en moi marques de vaine et sotte fierté. » Ce travers, il n'est arrivé à s'en corriger complètement qu'au déclin de son âge et de ses forces.
Voyons-le à l'œuvre : personne n'a plus que lui raillé toutes ces marques distinctives dont la vanité humaine est si friande; et pourtant il ne peut dissimuler son dépit de voir tomber en discrédit l'ordre de Saint-Michel à peu près à l'époque où il en est décoré. Ce n'était, dit-il, pourtant pas encore « le collier à toutes bestes. » Avant de transcrire tout au long, non sans quelque complaisance, la bulle qui lui confère le titre de citoyen romain, il a le bon esprit de se railler un peu lui-même. Mais quand il nous dit que « la fortune lui a fait quelques faveurs honoraires et titulaires, non pas accordées, mais offertes, » il oublie ce que nous apprend son Journal de voyage', à la date du 13 mars 45S1, à savoir qu'il employa cinq ans et le crédit d'un majordome du pape pour obtenir, non sans grande difficulté, ce parchemin. C'est encore ce curieux journal qui nous le montre dans un de ses voyages, recevant, à Augsbourg, des autorités de la ville, le vin d'honneur, ni plus ni moins qu'un puissant seigneur, et laissant un écusson de ses armes en bois suspendu à la muraille des hôtelleries honorées de sa présence.
Montaigne voyageait en Italie, quand on lui offrit la mairie de Bordeaux ; car il ne faut pas croire qu'il vécût enfermé dans son château, allant de son promenoir à sa librairie, un Plutarque ou un Sénèque à la main. 11 voyageait souvent par goût et par santé, et nous dit lui-même avoir visité tous les bains célèbres de l'Europe. Notre voyageur hésita quelque peu et n'accepta l'honneur qui lui était conféré que sur l'ordre flatteur de Henri III. « Alexandre, après l'avoir d'abord refusée, accepta la bourgeoisie de
1. Ces lettres de bourgeoisie sont 1 ch. ix. Voir la traduction. Journal de rapportées en latin aux Essais, liv. Ul, | voyage de Montaigne, t. II. p. 63.
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Corinthe, quand il sut que Bacchus et Hercule esloient imr les retristres. » De même. Montaigne n'est pas fàcbé de succéder à MM. de Biron et de Matignon. La comparaison est ambitieuse, mais elle est de Montaigne qui, malgré sa franchise, en sa qualité de Gascon, est, on le voit, assez vaniteux K Au milieu de ces temps difficiles, parmi la sourde agitation que les ligueurs entretiennent à Bordeaux, le rôle actif et brillant appartient au maréchal de Matignon; mais au second plan, Montaigne, honnête, loyal, prudent, aimé et respecté de tous, sert encore bien la royauté et ses concitoyens par ses conseils, ses démarches, sa vigilance, sa fermeté. Un jour pourtant, jour d'épreuve et de vrai contrôle, celte fermeté sembla se démentir : c'était en 1585 ; une épidémie meurtrière, sortie des marais voisins de la ville, propagée par des chaleurs excessives, sévissait dans Bordeaux. Permis aux particuliers de chercher leur salut dans la fuite; mais qui doit l'exemple du courage à ses concitoyens, qui doit mourir à son poste plus que le magistrat cbargé de veiller sur eux? (c le ne veux pas qu'on refuse aux charges qu'on prend, avait écrit le philosophe, l'attention, les paroles, la sueur et le sang au besoin. » El pourtant les jurats lui écrivent à Libourne, réclamant, mais en vain, sa présence à Bordeaux pour les élections municipales. Nous ne rappellerons pas à ce propos les beaux dévoùmeuts de Belzunce à Marseille, du poète Rotrou à Dreux. Le courage du maréchal d'Ornano, un des succes'seurs de Montaigne à la mairie de Bordeaux, moins connu, mériterait la même popularité.
1. S'il ne répugnait de poursuivre contre Montaigne cette sorte de réquisitoire, il serait facile de le prendre en flagrant délit de vanité. U est le premier qui ait quitté et même rayé sur un livre de famille, publié par le docteur Payen, le nom patronymique A'Eyqufm, que son père et ses oncles ont touJO^rs conservé. Pourquoi? C'est que Montai"rne est originaire d'une fa-' mille de mat-chands établis à Bordeaux.
L'acquisition du château de Montaigne ne remonte pas au delà de la dernière moitié du quinzième siècle, et, quoi qu'en dise Montaigne, son père est le
seul qui y soit né. Ancien conseiller à la cour des aides de Périgueux et à la cour du Parlement de Bordeaux, Montaigne, qui avait dans le commerce et dans la robe ses grandes attaches de parenté et d'aliiaLce, ne fait cas que de la noblesse de robe et s'y rattache de tout son pouvoir. Ses détracteurs, Scaliger, entre autres, il faut l'avouer, ne l'ont donc pas tout à fait calomnié, en lui reprochant une vanité et uq amour-propre qu'il est le premier à confesser. (Voir Michel de Montaigne, son nrif/ine, sa famille, par Théopbila Malveziu, Bordeaux, 1875.)
Quatorze ans après, le môme iléau était revenu fondre sur la ville; le miiréclial allait voir tous les jours les malades, vidant sa bourse dans leurs mains, prodiguant les consolations aux mourants. En vain Henri ÏV, (|ui l'aimait, pressait ce fidèle serviteur d'échapper au danger. Les rois aiment parfois qu'on leur désobéisse : « Les habitants de Bordeaux sont ma propre famille, répond-il; j'aime mieux mourir avec eux, que manquer à les assister. » L'auteur des Essais a dit quelque part : « Autant que mon devoir me donne de chorde, ie l'emploie à ma conservation. » En cette grave épreuve, il se trompa sur la mesure de la chorde^ l'instinct de la conservation fit taire en lui la voix rigoureuse du devoir. Tant il est vrai qu'il existe diverses sortes de courage. Montaigne, plusieurs fois surpris dans son château par des bandes de pilleurs, les avait intimidées par son saug-froid et n'avait dû la vie qu'à son attitude ferme et intrépide ; il n'osa braver cette mort invisible qui frappe par derrière et prend sa victime au hasard ' .
N'en restons pas sur un trait de faiblesse qui est une exception dans cette vie honorable, dans cette carrière bien remplie. Montaigne, déjà malade, s'était retiré dans son château, oii il passa ses deux dernières années sans interrompre complètement ses relations politiques. Plusieurs fois Henri IV, qui avait su apprécier son caractère, l'avait pressé de se rendre auprès de lui. Un jour, croyant qu'un embarras d'argent était cause de ses relards, il s'attira une réponse un peu rude, mais bien honorable pour
1. Un biographe de Montaigne dit, pour l'excuser en ces ci^oon^tunces :
(1 S'il abandonna son poste d'homme publie au jour du péril, ce ne fut pas précisément par crainte de la contagion et par amour de sa conservation personnelle, mais surtout pour remplir ses devoirs de famille, de ciief de maison ; quand les picorcnrs sillonnaient les campagnes, on avait besoin de lui làbas... Si son absence de la ville, et même de son château, se prolongea, c'est qu'il se mit lui-même, ainsi qu'il nous l'apprend dans ses Essais, à la
tête d'une caravane de sa famille et de SCS gens qui pendant six mois s'enfuirent pour éviter la peste.» ( Vie publique de Mohtaiyne par M. Griin, p. 280).
Nous laissons de grand cœur à Montaigne le bénélice de circonstances atténuantes, quoique insuftisantes, comme le reconnaît le môme biographe en ajoutant : « (Juoi qu'on pense de la conduite de Montaigne, et, à cet égard, l'indulgence ne me parait pas pouvoir aller jusqu'à l'approbation, le fait de l'absence, à un des moments les plus difficiles, est constant. »
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celui qui avait le droit de l'écrire : « Sire, Vostre Majesté me feia, s'il luy plaist, ceste grâce de croyre que je ne plaindray pas ma bource aux occasions ausquelles je ne voudrois espargner ma vie. Je n'ay jamais reçeu bien quelconque de la libéralité des Roys non plus que demandé ny mérité, et n'ay receu nul payement des pas que j'ay
employés à leur service Je suis. Sire, aussy riche que
je me souhaite. Quand j'auray espuisé ma bource auprez de Vostre Majesté, je prendray la hardiesse de le luy dire et lors, si elle m'estime digne de me tenir plus longtemps à sa suite, elle en aura meilleur marché que du moindre de ses officiers. » Henri IV qui allait acheter si cher la soumission de tant de seigneurs, dut quelquefois se rappeler la noble fierté et le désintéres.'-ement du gentilhomme péîigourdin qu'il ne devait idus revoir.
Cette étude serait incomplète si nous ne rappelions la tendre amitié de Montaigne pour La Boétie. Il en a porté le deuil toute sa vie, ce nom revient sans cesse à sa mémoire, sous sa plume et, sans diminuer le mérite de l'un, la sincérité de l'autre, on peut croire qu'une mort prématurée a paré ce souvenir d'un prestige pieux d'idéale et antique vertu. Ce sentiment, poussé chez lui jusqu'cà la passion, relève Montaigne du reproche d'égoïsme. Le véritable égoïste n'aime que soi et n'écrit pas cette page admirable que La Boétie a l'honneur d'avoir inspirée à son ami '.
Montaigne meurt en 1592. Pasquier, dans sa lettre déjà citée % raconte ainsi ses derniers moments: «Il mourut en sa maison de Montaigne, oii luy tomba une esquinancie sur la langue, de telle façon qu'il demeura trois jours entiers, plein d'entendement, sans pouvoir parler. Au moyen de quoy, il estoit contraint d'avoir recours à sa plume pour faire entendre ses volontés. Et comme il sentit sa fin approcher, il pria, par un petit bulletin, sa femme de semondre quelques gentilshommes, siens voisins, afin de prendre congé d'eux. Arrivés qu'ils furent, il fit dire la
1. Voir notre volume des E.rtrniis 1 2. Lellres d'Etienne Pasquier, livre de Montaigne, p. 52. XVIII, lettre I".
messe en Sca chambre ; et comme le preslre étoit sur l'eslevation du Corpus Domùif\ ce pauvre gentilhomme s'eslaricé au moins mal qu'il peut, comme à corps perdu sur son lict, les mains joinctes, et en ce dernier acte rendit son esprit à Dieu : qui fut un beau miroir de l'intérieur de son ame. »
Montaigne a les yeux à peine fermés, que sa fille d'adoption, M""" de Gournay, va recommencer sa filiale et passionnée propagande, et peut-être son pédantisme nuirait-il à l'œuvre de sa vie, si Montaigne ne s'imposait tout seul à la postérité, si celte raison aimable et prudente n'était le miroir où se reconnaissent par quelque coin tous les modrrés*.
Toutefois l'apôtie de « la bonne loi naturelle » ne traversera pas sans de rudes assauts le dix-septième siècle, ce siècle d'étiquette et d'orthodoxie. Pascal l'exécule au nom de Port-Royal et de la morale, comme sceptique, ignorant et crédule^. Et pourtant ce spéculatif qui a lu si peu délivres, se noui'rissant, comme Descartes, de sa méditation et de sa propre pensée, Pascal est tout rempli des Essais^ il en reproduit les arguments contre la raison humaine et glisserait infailliblement sur la pente du scepticisme, si, rencontrant sur son chemin la croix, il ne s'y attachait eu désespéré. Pour Pascal et Porl-Royal ' le moi est haïssable; pouvaient-ils faire grâce à l'auteur qui l'élale si complaisamment à chaque page de son livre*?
1. La réputaliun de Montaigne n'avait pas tardé à se rép;indie même à l'élraiit,'er. Dès 1603 Klcuiio dotait l'Angleteire d'une traduction des /■essais. Sliakespeaie l'a lue et plusieurs de ses ouvrages accusent un commerce intime iwrr. notre auteur. Tlie Tcmpest (1612) renferme un passage biencounu pour contenir des expressions identiques à la traduction de Montaigne.
On a prétendu que le célèbre soliloque dans J/amlet présente également quelques ressemblances avec les Essai''.
Nous ferons seulement remarquer que ^am/e< parut en 1596, c'est-à-dire huit ans avant la traduction de Fleurio. L'auteur a-t-il fait subir ultérieurcmcul quelques remaniements à sa tra-
gédie? Question d'érudition et de curiosité littéraire.
•■l.\oirPnsi:,i\, Pensées, édition Havet, 1 S,ïi , pages 3 1 i et 3 1 o, noi es 0 et 7, « Quadrature du cercle, Monde plus (jrand,eic.
3. Nous avons remarqué dans une note de ce livre, que Nicole ne nomme Montaigne que pour iattaquer; pour le louer, ce qui est rare, il se contente de le désigner vaguement.
4. « Le sot projet qu'il a de se peindre. » {Pensées, p. 86.)
« On eût dû l'avertir, écrit encore Pascal, qu'il faisait trop d'histoires et [jarlait trop souvent d>î soi. « Ibid. ; [). iUo. a II ne pense qu'à mourir lâchement et mollement partout en son livre. « {Ibid., p. 313.)
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Si Montaigne excite la colère des Jansénistes, si Balzac* essaie de le décrier, l'épicurien Saint-Evremond, dont un exil perpétuel assure l'indépendance, fera ses délices des ^'ssa^s ^.
Les femmes surtout seront pour Montaigne. « Il y a plaisir, disait M'""^ de La Fayette, d'avoir un voisin comme lui *. »
I\l™® de Se vigne partage cet avis. Elle craint bien que Paidine, a cette dévoreuse, ne mette son petit nez dans Montaigne* » et le trouve, pour son goût, un peu bavard. « Il parle parce qu'il veut parler et souvent il n'a pas grand chose à dire^ » Mais ce ne peut être aux yeux de l'intarissable causeuse qu'un péché véniel. Elle l'aime au fond du cœur et ne s'en défend pas. Si M°"= de Sévigné trouve quelques chapitres (( puérils et extravagants, » elle en juge d'autres « admirables, inimitables*, » et assurément dans ces derniers, ce passage où le maréchal de Montluc regrette amèrement de n'avoir pas su aimer selon son mérite le fils qu'il a perdu. Cette page va droit au cœur de la mère. « Je vons renverrai le volume tout marqué, écrit-elle, à l'endroit du maréchal de Monlluc% » marqué peut-être bien aussi d'une larme. Toujours sur les routes de Bretagne et de Provence, M™® de Sévigné trouve un jour par hasard dans ses bagages un tome de Montaigne, et de s'écrier : « Ah ! l'aimable homme, comme il est de bonne compagnie, c'est mon ancien ami, mais à force d'être ancien, il m'est nouveau* ! » Et une autre fois, elle mande à sa fille : « J'ai de bons livres et surtout Montaigne ; que faut-il autre chose, quand on ne vous a pas^! » Quel honneur pour Montaigne de remplacer presque M""® de Grjgnan absente!
La Bruyère, artiste habile entre les habiles, cultive