Livre XVIU, lettre I
108 ETUDE SUR MONTAIGNI-:.
livre échappe aux règles ordinaires, il ne s'amende ni ne se corrige, pas plus que le corps ouïe visage.
Qu'on nous permette une digression, qui n'est qu'apparente puisqu il s'a.dt de la fille d'adoption de Montaigne, de M''* de Gournay, sa plus grande affection après La Boétie. C'est une étude curieuse et amusante ^ que celle de cette docte et tant soit peu pédante personne qui, pour quelques admirateurs, compta beaucoup de critiques et même de calomniateurs; le temps a emporté avec justice ses œuvres volumineuses, mais son culte fdial pour Montaigne, dont elle donna une édition Mo95) - avec traduction de ses citations, la poL'miijue qu'elle soutint cinquante ans en laveur du siècle qui emportait, avec ?a jeunesse, ses meilleurs souvenirs, les lances qu'elle rompit jiour ses vieux auteurs et surtout pour son pèreadoptif, cesontLi des titres qui doivent la sauver d'un oubli complet. Déjà Malherbe et Balzac, au prix de quels sacrifices, on le sait, fixaient la langue du dix-septième siècle; l'Académie française allait enfin être Fondée (1635), le 6ïrf(1636) enchanter Paris; c'est en vain, M"'' de Gournay lutte et veut remonter le courant qui entraîne le langage et l'esprit du seizième siècle. Elle reproche à ses élagueurs impitoyables de dépouiller la langue « de fleur, de fruit ( t d'espoir; » elle combat du bec et des ongles, comme disait Montaigne, et défend jusqu'au dernier soupir « ce françois que nos bonnes nourrices avaient cluinté. » Dans sa « défense de la poésie et du langage des poêles » elle n'admet pas qu'un poète puisse jamais exister supérieur au grand Ronsard, en un mot, et pour revenir à Montaigne, elle raille ces menus scrupules de grammaire et de précision comme marques de misérable esprit. Permis à Montaigne, en dépit des avertissements d'un Pasquier, d'être de son pays, de son village, si l'on veut, et de rester lui-même. Il avait d'ailleurs l'excuse du génie qui marque tout de son cachet
i.\o\r Les femmes poêles au seizième t dition de 1588. M"« de Gournay donna s/èc/e, par Léon Fenirére (page 127). [encore en 1635 une nouvelle édition
2. La piomière édition de IciSO (Bor- | in-folio, précédée d'une curieuse préfaça deaux) ne contenait que deux livres. I dédiée au cardinal premier ministre, L'auteur en ajouta un troisième à l'é- | à Uii^liolieu.
et légilinie le mépris des rèdes. Mais que M"" de Gournay, écrivain prolixe et médiocre en somme, prétendît se mettre au-dessus des rèsrles dictées par le bons sens, rejpter la discipline qui rédait et fortifiait notre langue, enrayer le progrès et immobiliser l'adolescence vigoureuse du dixseptième siècle dans l'admiration surannée de ses vieux auteurs, c'était une prétention inadmissible, qui contribua sans doute à faire de cette femme honnête et respectable un type ridicule aux yeux de la plupart des contemporains.
iMontaigne, considéré comme homme public, n'est pas tout à fait aussi consubstantiel à l'auteur qu'on pourrait le croire. Montrons quelques points par où l'homma public, le magistrat, n'a pas toujours été en accord parfait avec l'auteur. Montaigne, de 1535 à 1557, fit partie de la cour des aides de Périgueux. (Il avait donc au début de celte carrière vingt-deux ans, car il nous dit lui-même : u le naquis, entre onze heures et midi, le dernier jour de février 1533. » ) Puis il devint membre du parlement de Bordeaux, de 1557 à 1570, époque où il résigne sa charge et quitte la robe pour l'épée. Un des historiens de Montaigne ' a montré dans un livre intéressant l'esprit étroit, Iracassier de ce parlement, son intolérance envers les réformés, son insubordination qu'on voit avec plaisir si rudement gourmandée par le chancelier de l'Hôpital. Sur ce fond de tableau se détachent d'autant mieux par contraste la modération, la loyauté, la fidélité de Montaigne, à qui pensait sans doute le chancelier quand il disait dans sa sévère Mercuriale : « Il y a ici beaucoup de gens de bien desquels les opinions ne sont pas suivies. » Oui, c'était un véritable homme de bien, supérieur à son temps, ce magistrat du seizième siècle qui se moquait des lenteurs et des subtilités de la procédure, du langage obscur de la chicane, des jurisconsultes ne faisant que s 'entregloser, et