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qui semble l’épargner en portant sur la consommation, la frappe par contre-coup. « Il est évident que le propriétaire le paye en achetant plus cher les services eten vendant à meilleur marché les productions, ou par la diminution, soit de la quantité, soit du prix des consommations : celle de la quantité amène aussi celle du prix. » Dès lors n'est-il pas plus simple de taxer franchement les bien-fonds ? Le cultivateur et l'État se rendent mieux compte de ce qu'ils ont à faire ; on évite la gêne dans la circulation qui, en restreignant le débit des denrées agricoles, diminue le produit net ; on épargne enfin les frais de perception et les déchets de la fraude. & Il n’est pas douteux que toute la préférence ne doive être pour ’impôt direct.
1° Parce que... le propriétaire doit seul ;
2° Parce que l’impôt direct étant le moins dispendieux à lever, le propriétaire y gagne tout le montant des frais et du gain des percepteurs en chef, régisseurs ou fermiers ;
3° Parce que l'impôt indirect impose une foule de gènes sur le commerce ; qu'il entraîne des procès, des fraudes, des condamnations, la perte d’un grand nombre d'hommes, une guerre du gouvernement avec les sujets, une disproportion entre le crime et les peines, une tentation continuelle et presque irrésistible à une fraude cependant punie cruelle-
ment ;
4° Parce que l'impôt indirect attaque sur mille choses la liberté ;
5° Parce qu’il nuit beaucoup à la consommation et par là se détruit lui-même ;
6° Parce que les dépenses de l'Etat en sont augmentées puisque l'Etat le paye sur sa propre dépense et celle de tous ses agents ;
7° Parce qu’il donne aux marchands étrangers un avantage dans la concurrence du commerce ;
8° Enfin, parce que ses effets ne sont pas exactement calculables, au lieu qu’un propriétaire peut toujours savoir dans quelle proportion de son revenu il paye.
Dans l'imposition directe, l'Etat sait ce qu’il impose : il sait aussi clairement ce qu’il peut imposer. On y trouve tout ce qu'on peut souhaiter dans l’administration : simplicité, sûreté, célérité. »
Turgot aboutissait donc par un chemin un peu différent au même point que Boisguillebert et Vauban. Poussant plus loin les conséquences, il arrivait à cette nouvelle conception de la société, que plus haut nous avons esquissée. « J’ai déjà dit qu'il n’y avait que le propriétaire de biens-fonds qui dût contribuer à l'imposition : une première raison est que lui seul a intérêt à conserver l’ordre permanent de la société. Qu'importe à l’homme industrieux ce que devient le gouvernement ? Avec ses bras il aura toujours les mêmes ressources : illui est parfaitement
indifférent que ce soit Pierre ou Jacques qui fasse travailler... » Sans aller aussi loin que les Physiocrates qui considéraient que le souverain était copropriétaire du produit net, dont il garantissait l’existence par sa protection, et que l'impôt était sa juste rétribution pour ce service, Turgot attachait une grande importance politique à cette communauté, à cette unité même des intérêts. L'homme en effet cherchant instinctivement son intérêt, si celui-ci se confond avec celui de la société, pourquoi ne pas lui laisser une entière liberté ?
Nous touchors ici au principe de sa décentralisation administrative. Les questions dont est chargée l'administration sont principalement la levée des impôts et les travaux publics. L'impôt étant établi pour le bien des propriétaires, perçu seulement sur eux, et suivant leursrevenus,qui sont clairs et connus, n’est-il pas simple et économique de leur en confier, à eux-mêmes, la perception ? Pour les travaux, qui pourrait mieux qu'eux juger de leur utilité, de leur opportunité, de la plus-value qu’ils donneraient aux propriétés ? Nous verrons plus loin en détail comment Turgot comptait faire fonctionner le mécanisme de cette self-administration. Nous verrons aussi que se rendant compte de l’état d'esprit des propriétaires, habitués par plus d’un siècle de centralisation rigoureuse et de fiscalité arbitraire, à l’inertie,à la défiance, à la dissimulation, il voulait leur enseigner leurs
devoirs et leurs droits : mais ces idées, une fois répandues universellement, le Royaume devait se remettre au travail dans la concorde et dans une sorte de fraternité. Et qui sait ? peut-être même, si elles en dépassaient les frontières, la paix s’établiraitelle entre les peuples et le bonheur de l’homme serait-
il définitivement assuré.
Le système de Turgot, ainsi envisagé, rappelle assurément ceux de ses prédécesseurs dans cette idée, mais aussi il Les dépasse, pour ainsi dire,de deux côtés : ils’appuie d’une part sur une base plus solide, de l’autre il fait sentir son action bien au delà. Fénelon, Saint-Simon, Mirabeau,avaient conçu leurs projets d’une façon empirique, sur la seule comparaison des pays d'élections et des pays d'Etats. D’Argenson lui-même, qui avait dégagé des idées politiques plus modernes, n'avait apporté que des arguments de bon sens et de pratique administrative. Tous se contentaient du premier résultat : les provinces plus libres, moins écrasées, plus actives. Turgot, lui, démontre l'utilité de sa réforme; il l’étaie sur des postulats économiques, il invoque la nature de l’homme et celle du monde ; sa décentralisation est une pièce de tout un vaste système physique et métaphysique. Aussi ne doit-elle pas seulement servir les intérêts de l'Etat et des contribuables ; elle a en plus la tâche d’élever l’homme, spécialement
au point de vue de la morale civique; elle sera un des instruments du progrès indéfini de l'esprit humain.
Cesidées, Turgot ne les acquit que peu à peu ; mais dès sa vingtième année, il était en possession des principales, et alors qu'il s’acquittait de ses fonctions de prieur à la Sorbonne, ému de l’état de la nation, il se vouait déjà secrètement à une carrière administrative. Ayant, suivant l'usage, passé de maître des requêtes intendant de Limoges en 17961, il put commencer la réalisation de ses projets, grâce à l’omnipctence dont 'jouissaient les commissaires départis, et dont nous avons donné le détail en commençant. [l avait d’ailleurs un beau champ d'expériences : sa généralité était une des plus pauvres du Royaume. Les habitants « se trouvent réduits, écrivait-il lui-même après quelques mois de séjour (1), à donner leurs soins à la culture du blé noir, du blé d’Espagne, et de certaines raves qui leur coûtent peu à semer, exigent très peu de frais d'exploitation et suffisent à leur nourriture. Ils y joignent la châtaigne, qu'ils font sécher à l’ombre sans aûtre préparation que de la faire bouillir. Ces quatre sortes de denrées sont ici de première nécessité, puisqu'elles suppléent au pain de froment ou de seigle, dont la plus grande partie du peuple limousinn’a jamais mangé. » Devant cette extrême misère,