‹ Les Idées de Turgot La Décentralisation AdministrativeChapitre 77 sur 98 · Condorcet, p. 124 sqq · texte numérisé non relu

Condorcet, p. 124 sqq

sauver de l’oubli ce vaste plan ? Dupont de Nemours avait-il une certaine prédilection pour l’œuvre à laquelle il avait collaboré, et gardait-il l’espoir de voir ces idées publiées recevoir une application ? Il fit imprimer en 1785, à Lausanne, le mémoire suivi d’une lettre anonyme et inachevée sur cette constitution de M... à M. le comte de M..., et des Observations d’un républicain sur les différents systèmes d'administrations provinciales, particulièrement sur ceux de MM. Turgot et Necker et sur le bien qu’on en peut espérer dans les gouvernements monarchiques, anonymes aussi, mais attribuées à Brissot ; le livre se terminait par la vie de Turgot, de Condorcet, parue sans nom d’auieur.

Les deux opuscules ajoutés à cette édition sont des analyses et des jugements du plan de Turgot. L’auteur de la lettre l’approuve en principe ; il exprime sa satisfaction sur trois points principaux : d’abord sur l’idée générale de la collaboration des pouvoirs publics et des particuliers, et de la nécessité d’un esprit unique qui les anime : QIl n’y a qu’une force pour gouverner qui puisse agir constamment avec succès ; c’est la confiance... La confiance n’est autre chose que la faculté de faire faire aux hommes ce qu’ils sont persuadés qu’ils feraient d’eux-mêmes ; cela est impossible quand on choque ces opinions générales que tout concourt à établir par leur conformité avec la nature des choses. En les respectant,

rien n’est plus aisé que de les gouverner, même mal, pourvu que vous ne les tracassiez pas (1). » L'auteur rappelle bien d’Argenson et Mirabeau dans les passages que nous avons soulignés, mais peut-être rabaisse-t-il un peu la politique par un léger scepticisme : il y a quelque chose de trompeur dans son attitude, et de machiavélique dans sa conception du gouvernement. Qu'il est loin de Turgot! — En second lieu, il adopte toutes les idées du mémoire sur l’instruction ; ille fait même d’autant plus volontiers qu’'athée, et disciple de Locke, il professe que la conscience n’est qu’un produit de l'habitude et que les mœurs sociales ne sont fondées que sur elle. Enfin il reconnaît que « les administrations provinciales sont l’unique manière de régir les grands Etats quand on se propose leur bonheur, leur gloire et leur force. Elles sont indiquées par la nature des choses » (2). Mais il ne peut s'empêcher de critiquer les municipalités et de signaler en elles deux défauts. Il fait reproche à Turgot d’avoir tant redouté les assemblées nombreuses; sans doute l’état intellectuel de la nation en 1755 ne permettait-il pas d’en convoquer. Mais d’une part « il est aisé d'introduire. une police qui prévienne tout désordre », de l’autre « quand les hommes seront moins fous, moins ignorants, plus attachés aux bonnes mœurs par la force de Phabi-

r. Lettre de M. à M. le comte de M., p. 100, 105. 2. P. 106.

tude,et moins ces inconvénients seront à craindre... » — Physiocrate sans doute aussi, il trouve « le droit de voter attaché à la propriété... conforme à la nature des choses », mais il n’admet pas le calcul proportionnel des voix, car il faut rectifier l'inégalité, et pratiquement celui qui ne possède qu’une petite partie du sol a plus d'intérêt à ce queles affaires qui le regardent soient bien réglées, il a plus d’expérience, car il est plus près de la terre quele propriétaire de vastes domaines: enfin, n'est-il pas avantageux de « balancer l’orgueil des grands propriétaires » pour stimuler leur esprit et leurs talents ? Pour toutes ces raisons « sera leur égal et leur concurrent celui qui aura un intérêt suffisant à ce que la chose en question soit parfaitement bien administrée ». Voici donc une conclusion de Turgot modifiée, et une conclusion très importante puisqu'elle donnait la règle de la composition des assemblées : remarquons-le, elle est corrigée par un homme qui part des mêmes principes, et raisonne de la même façon que lui.

On ne pourrait en dire autant de Brissot. Celui-ci n'est pas un économiste; il paraît envisager d’un autre point de vue le plan que nous connaissons. Sa critique est divisée en deux parties : dans l’une il s’attache à démontrer que l'essai de Turgot était voué à l'échec dans une monarchie, dans l’autre il attaque

les formes mêmes de l'établissement. Le mémoire

commence par constater que la nation n’a point de constitution et que ce défaut est la cause première de tous les abus. Mais il est aussi, dit-il, «dans la forme même du gouvernement ». La Monarchie «nécessite le défaut de liaison entre les membres, l'extension de l’égoïsme, le vide du patriotisme, et cette guerre perpétuelle de prétentions et d'entreprises... » (1). Turgot se faisait donc des illusions quand il pensait établir un ordre régulier dans le Royaume, décider le Roi à faire le sacrifice des intendants, -— car l’intendant esi l’image même du Roi, et « proposer un frein à l’un, c’est en proposer à l’autre, puisque le premier n’estquel'instrument du second »-—;, quand ilespérait enfin créer une instruction nationale; — « car la véritable éducation tend à élever l’homme, à agrandir la sphère de ses idées, à lui enseigner ce qu'il est, ce qu'il doit être au moral et au politique ; elle tend, en un mot, à le tirer de l'ignorance et de l'esclavage. Le système du Monarchisme tend au contraire à l’y replonger » (2).

Cependant, ces réserves faites, le plan des municipalités doit être considéré en lui-même. Aux yeux de ce républicain, il a un double défaut : son objet est trop restreint, sa composition trop aristocratique ; les Etats généraux pouvaient consentir l'impôt, pré-

RARE TO; 2, Po r4.

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rogative qui est une garantie de liberté pour le peuple. Brissot sait bien quelles influences ont amené Turgot à reconnaître au Roi l'indépendance fiscale : avec les Physiocrates, il professait que les Princes « devaient gouverner par l’évidence, que le peuple devait se soumettre, que tout contre-poids était un obstacle, un abus ». Mais cette théorie était une erreur, dont la conséquence fatale était de retirer au peuple tout défenseur et toute liberté. Erreur aussi l’établissement d’un impôt unique, et la reconnaissance du droit de cité aux seuls propriétaires qui aboutissait à exclure de la vie politique 25 sur 26.000.000 de Français malgré des droits incontestables. Car les artisans, la classe stérile des Physiocrates, supportent par la consommation la charge de l’impôt aussi bien que les producteurs. « Tout citoyen qui consomme paie l'impôt à l'Etat ; il a donc droit de voter pour l'élection des citoyens qui doivent connaître des imposilions (1). »

La conclusion est que (2): « Si M. Turgot n’a eu en vue que de réprimer les vexations des Intendants,que de soustraire Îles impôts à leur volonté arbitraire,que de faire régner enfin la justice et l’impartialité dans la répartition de la taille et de la capitation, il remplissait son objet par son plan des municipalités.

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