‹ Les Idées de Turgot La Décentralisation AdministrativeChapitre 79 sur 98 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les assemblées provinciales de Necker

Inimitié et opposition de Turgot et de Necker. — L'expérience de Necker vérifie les espoirs de Turgot. — Le Mémoire au Roi de Necker. Comparaison des assemblés provinciales et des municipalités. — Les assemblées du Berry et de Haute-Guyenne. Les tentatives en Dauphiné et en Bourbonnais. — L'esprit public ranimé ; les assemblées, écoles d’administrateurs.

Je ne compterai pas parmi les héritiers intellectuels de Turgot celui qui fut son successeur (on peut négliger les intérims), Necker. Il y eut entre ces deux hommes une inimitié sourde d’abord, déclarée ensuite. Peut-être Turgot éconduisit-il un peu rudement le financier de,Genève, mais celui-ci lui répondit par une campagne dont la violence était sans proportion avec l’offense. Les troubles qui suivirent les édits de 1776 et la disette qui coïncida cette année-là avec l'inauguration du nouveau régime en fournirent l’occasion. « C’est M. Necker qui a dirigé les émeutes des blés », disait le brigadier Turgot, frère du contréleur général. Le rôle exact de Necker ne fut pas peutêtre aussi grand que le pensait l’entourage du ministre. Peu nousimporte, dureste, ce qu’il fut exac-

e-LIVORE tement. Les divergences de doctrine des deux grands hommes d’État nous intéressent davantage.

Turgot, Physiocrate, considérait la terre comme l'unique source de richesses, et faisait peu de cas des entreprises financières qui prétendaient augmenter la fortune de l'Etat ou des particuliers. Il avait surtout en horreur les emprunts, dans lesquels il ne voyait qu'une charge pour la propriété. Necker, banquier, mettait au contraire le crédit en honneur et par les facilités qu’il apportait aux affaires industrielles et commerciales le considérait comme un générateur de richesses, autant que le travail. Turgot se rattachait à Boisguillebert, Necker rappelait Law auquel il fut plusieurs fois comparé par ses adversaires. — Une différence de caractère doublait cette opposition théorique. Turgot, nous l’avons vu, avait conçu tout un système solidement établi, à la fois métaphysique, moral, politique, économique, et convaincu de son évidence et de son bien-fondé, voulait l’imposer tout de suite pour le plus grand bien du peuple et de la Monarchie. Necker, plutôt homme d’affaires que de spéculation, plus adroit, connaissant mieux les hommes, était prêt à consentir les concessions nécessaires au succès d’une réforme importante. Aussi celle qu’il conçut réussit-elle en partie. Elle atout naturellement une place danscetravail,non seulement parce que son auteur trouva dans le portefeuille du contrôle général le plan que nous venons

d'examiner et put s’en inspirer, mais surtoul parce que les résultats qu’il obtint, quoique restreints à côté de ceux que Turgot attendait de ses municipalités, permettent de vérifier plus d’une hypothèse de celui-ci (1).

Necker présenta lui aussi à Louis XVI un mémoire pour l'établissement d’assemblées provinciales, grâce auxquelles il voulait satisfaire à des revendications qui lui paraissaient justes. Ces revendications n'avaient jamais eu d’autre interprète que les Parlements. Or Necker se rencontrait par hasard avec Turgot dans sa haine et sa défiance vis-à-vis de ces corps judiciaires, dont les prétentions à connaître des questions politiques,n’étaient nullement fondées, et voulait donner aux plaintes légitimes une voie légale pour parvenir au pouvoir suprême. « Tandis que cette multiplicité d'impôts, disait-il (2), rend l'administration infiniment difficile, le public, par la tournure des esprits, a les yeux ouverts sur tous les inconvénients et tous les abus. Il en résulte une critique inquiète et confuse qui donne un aliment continuel au désir qu'ont les Parlements de se mêler de

re «Le bien qui ont fait les assemblées provinciales qui n’étaient cependant qu’un anneau de la chaîne qu’il avait conçue, montre ce qu’elles auraient pu produire si leur inférieure et leur supérieure avaient existé. — Note de Dupont de Nemours, édit. Daire t. IL, p. 551.

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