CONCLUSION
Des documents que j'ai pu réunir sur la décentralisation aux xvire et xvur siècles, et dont j'ai tenté de donner un compte rendu dans ce travail, la première conclusion à tirer est que l’idée n’en a pas appartenu en propre à Turgot. Elle était, si j'ose dire, dans l’air. Elle y était depuis longtemps même, depuis le déclin de Louis XIV qui avait permis d'espérer une réaction. Il est à remarquer d’ailleurs que ces réformateurs furent en général, de grands seigneurs, profondément attachés, non pas seulement par leurs intérêts (ils en faisaient bien fi comme le marquis d’Argenson qui abolissait lies privilèges de son ordre), mais aussi par leurs traditions, et par leurs convictions, à la monarchie française. Le seul qui voulüt porter atteinte au pouvoir royal, Boulainvilliers, était pour ainsi dire à part, et représentait un courant de pensée qui allait se perdre et s’engloutir dans d’autres courants plus puissants. C’est qu’en somme la décentralisation
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n'était qu'une demi-mesure ; elle eût été comme la soupape de sûreté de la machine qui marchait trop
fort, et qui menaçait d’éclater. Je n’irai pas jusqu’à dire que tel était le sentiment qui animait ces hommes de bien : ils étaient trop éloignés de la Révolution pour la prévoir ; il fallait un génie comme Turgot pour écrire au Roi en 1796, qu'il serait un Charles IX ou un Charles Ier, Ces penseurs ont conçu des projets par pitié pour ceux qui souffraient le plus du régime, et par amour du bien public.
Notons déjà ce trait de leur pensée. Les prédécesseurs de Turgot étaient des citoyens. Quelle a été leur œuvre ? Ce sera, à nos yeux, leur premier mérite, d’avoir vu que le malaise, l’appauvrissement, l’affaiblissement de la nation, étaient la conséquence du gouvernement et du fonctionnarisme. Ce mérite, il est vrai, est fort diminué, si l’on songe qu'ils n'avaient qu'à se reporter aux constitutions antérieures, qu’à rappeler ce qu’ils savaient de l’administration d'autrefois pour retrouver des exemples de liberté, d'autonomie, et pour voir qu’il n’est pas nécessaire à une grande nation d’être commandée pour les services journaliers et dans les détails les plus humbles, Cependant ils n’ont pas demandé tout au passé. Sans doute se sont-ils fortement inspirés de ce qu’ils y voyaient, des Etats Provinciaux, qui furent les modèles de Fénelon, de Saint-Simon, du marquis de Mirabeau : ce fut là leur point de départ.
Mais ils ont rajeuni, pour ainsi dire, ces institutions : ils ont — et ce sera leur second mérite pour nous — dégagé les principes d’une bonne décentralisation.
Ils auraient pu en effet, dans l'intérêt de leur cause, demander la renaissance des vieilles nationalités, le retour à une sorte de fédération de nos grandes provinces, ou seulement, puisqu'ils préconisaient l’extension à tout le royaume d’un régime qui était un vestige de cette fédération, l’employer tel qu'il était : ils ne l’ont pas fait ; ils ont adapté à leur siècle les vieux Etats, en leur enlevant leur caractère de privilège, en leur reprenant le droit de voter le don gratuit. Ils ne sont sans doute pas allés bien loin dans leur réforme : ils ont par exemple gardé la distinction des ordres, et n’ont pas même tous pensé à donner une double représentation au plus nombreux ; ils étaient obligés de suivre les préjugés de leur temps et ne pouvaient en entreprenant la refonte de l’administration, se charger aussi d’une révolution sociale. C'était déjà beaucoup que d’enlever aux provinces le droit dese taxer elles-mêmes, et de donner au Roi en matière fiscale la pleine liberté qui lui était nécessaire. La restriction des Etats à des fonctions administratives, l’uniformité et l'égalité des institutions, l’origine légale du nouvel ordre de choses, tels sont les caractères qu'ils sont arrivés peu à peu à reconnaître à la décentralisation. Ils avaient en