ATEN
somme posé la question, qu'il était délicat de bien délimiter, et déjà ils l’avaient résolue.
Turgot n'apparaît pas comme leur héritier. Il connaissait certainement les ouvrages du marquis de Mirabeau parus vingt-cinq ans, et celui de d’Argenson publié dix ans avant son arrivée au ministère. Il s’en est inspiré sans doute, et il aboutit aux mêmes conclusions : nécessité d’un plan d'ensemble, nécessité de l'initiative du Roi; mais il était parti d’un autre principe. Il veut ignorer l’histoire : que lui importent Charlemagne et Louis XI? C’est sur la raison qu’il faut fonder la bonne société. Il prend un axiome scientifique comme base de son système et le construit tout entier dessus. — C’est à une science nouvelle qu’il le demande, — à l’économie politique; c’est la nature qui le lui fournit. Sa méthode, sa logique, l’entrainent plus loin que n’avaient été ses prédécesseurs: lui, entreprend la réforme de la société, il donne une nouvelle classification des individus, qui est un corollaire de ses théorèmes. Il n’appelle au gouvernement que les propriétaires de biens fonciers, parce que seuls les intérêts ont des droits, et seuls les intérêts territoriaux qui sont rivés au sol de la patrie. Il les convoque en une assemblée réelle, si j'ose dire, qui est le premier organisme de son système. On ne peut même pas dire que sa constitution soit aristocratique, sous prétexte qu’elle ne fait place
qu’à une certaine catégorie de citoyens : elle ne l’est pas plus que la nature même, que la science ; il ne faut pas même se le demander ; c’est ainsi : les propriétaires sont physiquement, avant de l’être socialement, les véritables citoyens. Ce premier point montre bien que Turgot fut avant tout, même en politique, un économiste.
Il est donc à part ; il surgit, avec un système fort solide, bien cohérent. Positivisie, il ne cherche que l'intérêt de la société. Cet intérêt prouvé, il veut que tout le serve, qu'il soit le constant souci des citoyens, qu’il leur soit enseigné dès leur enfance, que les pauvres mêmes, pour ne pas lui nuire, soient mis au travail. Or cet intérêt, il se trouve qu’il se confond avec celui des propriétaires ; il est donc avantageux de le leur confier; ils le poursuivront en cherchant le leur, mieux qu'aucune autre puissance ne saurait le faire ; l'intérêt devient le mobile de toute la vie politique, second trait de sa conception économique de la société. — Telle est l’origine de sa décentralisation. Nous avons vu que ces idées pouvaient l’entraîner plus loin, et qu'il n’est pas certain qu’il n'y eût pas dans son projet déjà un peu de révolution : c’eût été d’ailleurs peut-être le salut de la Monarchie. Nous n’y reviendrons pas : mais il est bon de le rappeler, pour bien saisir la portée de son entreprise et bien déterminer sa place dans l’histoire politique.
Nous n’entreprendrons pas non plus la critique de
sa base, de sa doctrine économique : les Physiocrates ont été déjà souvent contredits, A. de Tocqueville notamment les a réfutés. Cependant il est incontestable qu’ils ont exercé une énorme influence ; toute la fin du xvur siècle, l’avant-Révolution a élé sous leur empire ; la Révolution même, malgré la domination de Rousseau, ne les a pas oubliés. Nous les retrouvons dans les constitutions du début du xixe siècle et dans notre système fiscal. Mais peut-on encore demander quelque chose à Turgot, pour cette question, de nouveau si grave, de la décentralisation ?
Il semble que l’œuvre doive être plus facile que sous l’Ancien Régime. L'unité française est maintenant définitive et rien ne peut la menacer; aucun vestige ne reste d’une division politique, et l’uniformité administrative a consacré cette cohésion. La nation parait mieux instruite : elle a l’habitude du scrutin; elle sait choisir des directeurs. A quels obstacles se heurte donc la réforme ?
«Il y a quelque chose de cassé en nous: c’est le ressort de l’activité civique, dit M. de Marcère, l’un des apôtres de la décentralisation (1). Le système qui nous a fait cette blessure est précisément celui qu'il faut, à son tour, briser. » Ce qui paraît manquer en