‹ Les idées égalitaires: étude sociologiqueChapitre 19 sur 96 · DENSITÉ, MOBILITÉ · texte numérisé non relu

DENSITÉ, MOBILITÉ

Si Ton veut méthodiquement construire une science, il faut, suivant la règle souvent rappelée par Comte, la fonder sur l'étude des propriétés les plus simples et les plus générales de son objet. Cherchons donc, pour mesurer leur influence sur le développement de Tégalitarisme, les caractères les plus généraux et les plus simples des sociétés.

Si difle rentes qu'elles soient, églises ou armées, familles ou syndicats, les sociétés ont toutes, par définition, ceci de commun qu'elles unissent un certain nombre d'individus : c'est un truisme que pour former une société on peut être des millions et il faut être au moins deux. La quantité des individus, telle est donc la condition la plus générale de l'existence des

sociétés : el la première de leurs formes à prendre en considération sera leur grandeur ou leur petitesse, c'est-a-dire le nombre plus ou moins grand des hommes qu'elles mettent en relations.

Considération oiseuse, pensera-t-on peut-être; la quantité des éléments n'est, dans les êtres sociaux comme dans tous les êtres composés, qu'un phénomène superficiel, et qui n'affecte pas leur constitution intime. jN'est-cepas précisément celui dont nous faisons le plus naturellement et le plus légitimement abstraction dans nos raisonnements par analogie ? Qu'un ensemble soit grand ou petit, ses parties peuvent être unies par le même rapport. Entre deux exemplaires, plus ou moins volumineux, d'un même être, les différences de degré n'entraînent pas les différences de nature. Les microcosmes difftMcnt des macrocosmes quantitativement, non qualitativement.

Et sans doute la quantité par soi n'est pas efficiente : la structure d'un tout ne serait nullement modifiée par l'accroissement du nombre de ses éléments, si cet accroissement même ne devait rien changer à leurs rapports. Mais c'est ce qui est invraisemblable. Déjà en biologie, on remarque que le volume d'un organe et le nombre de ses cellules affectent, dans une certaine mesure, sa constitution même; s'il est vrai que celle-ci doit s'expliquer, en dernière analyse, par les rapports des éléments biologiques, par les actions et réactions

physico-chimiques qu'ils échangent, quoi d'étonnant à ce que Taccroissement de la quantité de ces éléments, multipliant ces rapports et permettant par suite à ces actions et réactions d'.être plus intenses, plus complexes et plus variées, modifie jusqu'à la structure générale de l'organisme ? A fortiori s'il s'agit d'une société : les rapports qui unissent ses éléments pouvant être infiniment plus nombreux, plus complexes et plus variés — puisque leurs (( interactions » sont, non plus seulement physiques ou chimiques, mais psychiques, — il s'ensuit qu'un accroissement de la quantité de ces éléments, devant redoubler le nombre, la complexité et la variété de ces rapports, sera vraisemblablement capable de modifier jusqu'aux fondements de l'organisation sociale. De fait, si l'influence du nombre des individus associés sur les différentes formes de l'activité sociale n'a pas souvent été systématiquement étudiée*, elle a été plus d'une fois, sur plus d'un point, remarquée incidemment. Ici encore, c'est le spectacle des phénomènes d'ordre économique qui donne l'éveil : il est trop évident que la grande quantité des collaborateurs influe sur les procédés qu'ils emploient pour produire les richesses ; elle est, par exemple, la condition sine qua

1. G est par M. Simmel et par M. Durkheim qu'elle a éic le mieux mise en lumière. V. Simmel, La Détermination numérique des Sociétés dans les Annales de l'Institut international de sociologie, I, 1895 ; Durkheim, De la Division du travail social ^ 1893.

non de ces économies de temps et d'espace qui caractérisent l'industrie moderne. Comment le travail se diviserait-il dans une société qui ne compterait ni des producteurs assez nombreux pour se spécialiser, ni des consommateurs assez nombreux pour offrir des débouchés aux spécialistes? Mais ce n'est pas seulement sur la façon dont se produisent les richesses, c'est sur la façon dont elles se distribuent, ce n'est pas seulement sur la technique, c'est sur le droit qu'on a aisément aperçu l'action de la quantité sociale. L'accroissement du nombre des familles, suivant un vieux texte irlandais*, fit succéder, au régime de la propriété collective, le régime de la propriété individuelle. La limitation du nombre des unités coopérantes et partageantes paraît être en effet une condition de l'activité communiste. Fourier le sentait sans doute qui décrétait que le nombre des membres de ses phalanstères ne devait pas dépasser 1 ,500. De Platon à Rousseau, tous les utopistes qui ont posé, a priori, une limite à l'extension de leurs « républiques » ont prouvé qu'ils avaient, plus ou moins vague, le sentiment qu'à une certaine quantité sociale certaines qualités étaient liées.

Et, en effet, les sentiments et les idées les plus intimes

1. Cité par Laveleye, De la propriété et de ses formes primitives, 4« édit.. 1891, p. 290.

en portent parfois la marque ; il n'est pas jusqu'aux nuances de notre patriotisme, de nos amitiés, de notre religion qui ne puissent être modifiées par le nombre des hommes avec lesquels nous vivons en rapports constants. On n'aime pas de la même façon, — c'est un moraliste qui en fait la remarque*, — une petite cité et une grande patrie. On ne s'aime pas de la même façon, suivant M. Tarde ^ dans les villes, où l'on rencontre beaucoup d'individus différents assez aisément substitués les uns aux autres, et dans les campagnes. On n'y prie même pas de la même façon, s'il faut en croire S. LyalP. Les fidèles des sectes étroites, nous rappelle encore St. Mill\ sont d'ordinaire plus attachés à leurs dogmes que ceux des Eglises universelles. -^ Toutes observations qui prouvent suffisamment l'influence de la quantité sociale non pas seulement sur la façon dont les hommes réalisent leurs idées et leurs sentiments, mais sur le ton même de ces sentiments et le tour de ces idées. Gomment donc les aspirations et les croyances égalitaires, qui ont pour objets les rapports mêmes des individus, ne seraient-elles pas soumises à une action, plus ou moins directe, de leur nombre.^

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