Denis, loc. cit
tiennes, alors qu'on y peut voir un reflet de l'état social de l'Empire ?
Admettons que la méditation consciente transfigure et (( dénature » les matériaux qui lui sont apportés par le milieu : il n'en est pas moins vrai que, en poussant aussi loin que possible l'explication sociologique de ses inventions mêmes et en montrant, par exemple, comment certaines conditions sociales devaient, suivant les lois générales de la formation des idées, amener les esprits des philosophes jusqu'à Tégalitarisme, nous gagnons sur l'inconnu ; et que par suite, toutes circonstances égales, notre hypothèse, offrant un essai d'explication là où l'autre n'offre que l'adoration d'un mystère, devrait être préférée.
Souvenons-nous d'ailleurs que ce qu'elle veut directement expliquer, ce n'est pas l'invention des théories égalitaires par tels individus, mais leur adoption par telles sociétés. Les questions sont distinctes ; quand bien même on aurait, en dehors de toute considération sociologique, montré comment une certaine idée est apparue dans une conscience individuelle, il resterait à montrer comment elle s'est imposée à la conscience publique.
On dira : du moment où vous accordez, comme expliquée, l'apparition d'une idée dans une conscience, le reste va de soi ; la science l'explique aisément. Si la production des choses est un hasard et comme un
miracle, leur reproduction est la chose la plus commune. L'expansion de Vidée de Fégalité n'est qu'un cas particulier des (( lois de l'imitation » * : comme de corps en corps les microbes invisibles, elle passe de conscience en conscience et fait ainsi le tour des sociétés.
Est-il vrai que cette théorie de l'imitation « ouvre toutes les serrures » ? — Certes elle rend compte de bien des similitudes, mais n'en suppose-t-elle pas d'abord .^^ On n'est pas seulement semblable dans la mesure où l'on s'imite : il est vrai aussi qu'on s'imite dans la mesure où l'on est semblable. S'agit-il surtout de la transmission d'un système d'idées, supposez deux esprits idéalement différents : que peut l'un sur l'autre ? Déportez Rousseau chez les Fuégiens ou les Hottentots, et laissez-le déclamer : ses théories inspireront-elles à leurs hordes une « Déclaration des Droits de l'Homme ? » Entre l'initiateur et les initiés une communauté préalable d'aspirations est nécessaire pour que la conversion de ceux-ci par celui-là soit autre chose qu'un miracle.
Bien loin d'expliquer tout à elle seule, l'imitation demande elle-même, dans les différents cas où elle agit, des explications spéciales. Elle suppose chez les êtres qui imitent un désir en même temps qu'une capacité d'imiter dont il faut à chaque fois rendre compte.
l. C'est la théorie à laquelle M. Tarde a attaché son nom. G. BouGLÉ. — Les Idées Egalitaires. 6
85 LKS IDÉES ÉG.VLITAIRES
Dans bien des cas, riiomme imite parce que, en vertu de la constitution même de ses organes, il est un animal naturellement imitateur : il est vraisemblable que, pour bien des traits extérieurs, c'est inconsciemment et comme mécaniquement que nous les imitons. Mais si nous adoptons certaines théories générales ou repoussons certaines autres, cela ne s'explique pas seulement parce que nous avons une tendance à imiter: notre adhésion ou notre répugnance veut des raisons autres que le pur instinct d'imitation : il est possible que l'étude des formes de la société même où nous vivons nous les révèle.
Et sans doute une de ces raisons peut être l'homogénéité même des éléments qui composent notre groupe ; et cette homogénéité à son tour peut être attribuée à l'imitation, consciente ou inconsciente. L'imitation se trou vernit encore être, en ce cas, cause de l'expansion des idées égalitaires.^ — Oui, mais cause indirecte: et si nous voulons comprendre comment elle agit sur 1 opinion publique, nous sommes obligés de considérer d'abord l'efiet qu'elle produit sur les éléments sociaux, qu'elle assimile, puis l'efiet que produit, sur les idées régnantes, cette assimilation même. Le succès de 1 égalitarisme ne doit plus dès lors être présenté comme la résultante pure et simple de mouvements de propagation qui auraient traversé indifieremment toutes les sociétés, quelles que fussent leurs formes, pourvu seulement
qu'un homme de génie s'y fût rencontré pour donner la chiquenaude initiale : cette propagation même a pour condition Texistence de certaines formes sociales qui, modelant les esprits en un certain sens, les prépare à recevoir l'empreinte des idées égalitaires. C'est dire que l'explication sociologique reprend sa place à côté de l'explication purement idéologique.
Du moment d'ailleurs où l'on reconnaîtra que des formes sociales existent, qui ne varient pas comme varient les individus qu'elles encadrent, il faudra bien reconnaître que la permanence de ces formes impose aux actions des individus, même de génie, certaines limites. Les sociétés ne sont pas dans la main des grands hommes comme l'argile dans la main du potier. (( Pas plus que les organismes, elles ne sauraient s'assimiler ce qui répugne à leur nature » *. Et sans doute, les sociétés sont justement plus mobiles, plus variables, plus souples que les organismes ; ce serait cependant exagérer leur plasticité et même leur refuser, à vrai dire, toute consistance propre que de croire qu'elles peuvent tourner à tous les hasards et se plier à tous les caprices. L'expérience a cent fois démenti cette croyance : pas plus que le communisme d'Etat n'a pu s'installer en Chine, la religion chrétienne aux Indes, la constitution fédérale au Mexique, l'égalité légale n'a pu encore s'im-
1. Grosse, Die Formen der Famille und die Formen der Wirlhschaft.
poser aux mœurs dans l'Empire ottoman *. Pour qu'une idée pénètre une société, il faut qu'il y ait, entre la nature de celle-là et la structure de celle-ci, une sorte d'harmonie préétablie.
Ce n'est donc pas donner des mouvements des sociétés une explication suffisante que d'en demander tout le secret à la création, puis à la propagation des idées individuelles. L'imitation toute seule reste presque aussi mystérieuse, en somme, que l'invention, et n'est pas beaucoup plus explicative. Afin que la propagation d'une idée dans un milieu se laisse comprendre, il faut des raisons tirées de l'observation de ce milieu
même.
Ainsi, pour l'explication du succès d'une idée sociale, ni la physiologie, ni la psychologie purement individuelle ne sauraient suffire. Gomme la (( force des races », la (( force des idées » est un problème plutôt qu'une solution. Des systèmes d'idées comme des qualités de race, la genèse, et même la transmission restent obscures, et l'action indécise. L'hypothèse anthropologique et 1 hypothèse idéologique ne sortent guère du mystère. Le succès de l'égalitarisme reste, après leurs
1. V. Dareste, Eludes d'Histoire du Droit, p. 112. — Lyall, Etudes sur les mœurs religieuses et sociales d'Extrême-Orient, p. 238. — TocQUEviLLE, Démocratie en Amérique, I, p. 289. — Seignobos, Histoire politique de l'Europe contemporaine, p. 599.
tentatives, un phénomène surprenant, dont elles ne dévoilent pas la loi génératrice.
Elles sont donc loin de barrer la route à toute autre hypothèse ; et si nous en rencontrons une qui, découvrant une relation constante entre l'expansion des idées égalitaires et certains phénomènes déterminés, montre aussi comment, suivant quelles lois générales, ces phénomènes peuvent contribuer au succès de cette idée, nous aurons le droit de dire, au nom des principes rappelés plus haut, qu'elle satisfait, mieux que les précédentes, à notre soif d'explication.
La sociologie nous ofTre-t-elle, et à quelles conditions, de pareilles hypothèses?
Supposons que l'histoire nous permette de constater, par exemple, que toutes les sociétés centralisées sont égalitaires et inversement que nulle société non centralisée n'est égah taire, et enfin que les plus égalitaires sont aussi les plus centralisées. L'observation réunirait alors toutes les conditions nécessaires à une induction , et nous pourrions affirmer qu'un rapport constant unit la centralisation à l'cgalitarisme. Mais ce ne serait encore qu'une loi empirique. — Supposons donc que nous ayons montré comment, lorsque les sociétés affectent une forme centralisée, les esprits qui les com-
86 LES IDÉES ÉGAUTAIRES
posent se trouvent naturellement amenés, en vertu des lois de la formation des idées, à penser, non par classes mais par individus, et à mettre, vis-à-vis du centre unique, tous les individus sur le même plan, alors nous aurions pleinement compris la relation établie. Par une double opération, inductive et déductive, historique et psychologique, nous Taurions non seulement constatée, mais vraiment expliquée.
Combien la réalité nous laisse loin de cette connaissance idéale, ce n'est que trop évident. D'abord, serat-il facile de prouver que, partout où telle forme sociale est donnée, Tégalitarisme apparaît, et surtout que leurs variations sont concomitantes.^ Les exemples de relations aussi nettes sont rares dans Thistoire. Nous risquons, par exemple, de rencontrer plus d'une société centralisée où Tégalitarisme ne se laisse pas constater. Cela ne suffirait-il pas a ruiner notre induction ?
Toutefois notre tentative ne serait pas encore, par là-même, définitivement condamnée. En disant que telle forme sociale contribue au succès de Tégalitarisme, nous ne prétendons pas qu'elle en soit la cause unique, la raison suffisante: nous ne la posons que comme une de ses conditions. Pour qu'il se produise forcément, d'autres doivent être données en même temps qu'elle. Peut-être en est-il de sociales, et alors il appartient à la sociologie de les définir. Peut-être en est-il d'(( extra-sociales » — toutes physiques ou toutes psy-
chiques — et alors d'autres sciences les distingueront. Cela n'empêchera pas la sociologie proprement dite de pousser aussi loin qu'elle le pourra la recherche des actions propres aux phénomènes qui sont de son ressort. Seulement, par cela même qu'elle se présente comme une science abstraite de l'histoire, ce sera moins une science de causes suffisantes et de lois immuables qu'une science de tendances et d'influences.
Mais au moins, dlra-t-on, pour que vous puissiez induire les tendances et les influences qui ont contribué à l'expansion des idées égalitaircs, vous faudra-t-il avoir quelques cas à comparer : or, en délimitant votre champ d'observation , ne l'avez-vous pas réduit à un cas unique ? Un seul fait, en somme, vous sert de texte: l'expansion de l'idée de l'égalité dans la seule civilisation occidentale.
Et il est vrai que l'on considère ordinairement, du point de vue idéologique, l'apparition de l'égalilarisme dans nos sociétés antiques et modernes comme un phénomène unique, puisqu'on le regarde comme résultant de la transmission, à travers le temps et l'espace, d'une même théorie. Mais si, comme nous avons essayé de le prouver, celte explication est insuffisante, dès lors les apparitions de l'égalitarismc dans des sociétés séparées par le temps, comme l'Empire romain et la République française, ou par l'espace, comme la République française et les Etats-Unis, sont bien des phénomènes distincts et comparables ; et il est permis de rechercher
les antécédents communs qui ont dû provoquer, ici et là, Tapparition des idées égalitaires.
Depuis quand d'ailleurs est-il impossible a priori, parce qu'un phénomène se reproduit rarement, de découvrir la loi de sa production ? Là môme où l'induction perd pied, la déduction garde ses droits. Les sciences physiques et naturelles ont prouvé mille fois qu'elles savaient suppléer à la première par la seconde ; plus que toutes les autres, les sciences sociales devront user de cette faculté. C'est l'histoire en effet qui leur fournit leurs matériaux. Or on sait que l*histoire ne se répète guère: il est rare qu'elle ramène deux fois les mêmes combinaisons de conditions. Ou bien, donc, la sociologie se résoudra à ne rien expliquer, ou elle osera employer les procédés déductifs : elle sera déductive ou ne sera pas. Si l'histoire ne nous laisse pas « constater » avec assez de précision les rapports qui unissent telle forme sociale au succès de l'égalitarisme, il nous faudra bien tenter de les « démontrer ». Supposons, par exemple, que la coïncidence historique de l'égalitarisme avec la centralisation ne se révèle que très rarement; si du moins nous saisissons clairement, sur ces exemples rares, les processus en vertu desquels les esprits exposés à l'action d'un régime centralisé doivent être portés vers les idées égalitaires, nous jugerons légitimement que la coïncidence en question cache une loi : la psychologie peut suppléer aux insuffisances de l'histoire
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pour conférer aux propositions sociologiques toute la vraisemblance dont elles sont aujourd'hui capables.
Si nous voulons donc résoudre le problème que nous
posions tout à l'heure , notre méthode devra être, conformément à ces principes, d'essayer tour à tour, dans les chapitres qui vont suivre, l'induction et la déduction, — c'est-à-dire, dans l'espèce, les constatations historiques et les démonstrations psychologiques.