‹ Les idées égalitaires: étude sociologiqueChapitre 3 sur 96 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Notre définition de Tidée de Tégalité est toute conventionnelle. Elle n'implique pas plus la réalité de son objet que la définition d'un triangle, ou même que l'invention d'une chimère. Avant donc de chercher les conditions sociologiques du succès des idées égalitaires, il importe de prouver ce succès même, et qu'elles existent bien, dans la réalité historique, comme idées sociales.

Dans deux cas en effet une étude sociologique des conditions de Tégalitarisme serait par avance inutile : non seulement si l'égalitarisme ne se montrait, de fait, dans aucune société, mais encore s'il se montrait dans toutes les sociétés. Dans un cas comme dans l'autre il serait établi que les formes sociales n'exercent sur lui aucune action appréciable. Ainsi, de ce que les marées vont et viennent aussi bien sans vents que par tous les vents, on conclut que les forces du vent ne déterminent en rien le va-et-vient des marées.

Essayons donc de prouver a posteriori qu'il se ren-

contre, dans quelques temps et quelques lieux, mais non dans tous les lieux et tous les temps, des idées sociales semblables à celles que nous avons définies a priori.

Mais d'abord, qu'entendre par « idées sociales » ? Se contentera-t-on pour les définir de les opposer aux idées individuelles ? Une conscience collective et impersonnelle existerait alors en dehors des consciences personnelles et particulières : comme elles, et indépendamment d'elles, r (( âme de la cité » le « Volksgeist )), r (( esprit du temps » aurait ses pensées propres. Et ce seraient les pensées de ce mystère, les rêves de cette ombre, qui seules mériteraient le titre d'idées sociales ? Fuyons toutes les discussions qui tournent sans fin autour de ces entités en disant plus simplement qu'une idée est sociale lorsqu'elle est communément admise par les individus qui composent une société.

Mais encore, à quels signes reconnaître une idée communément admise ? Tous les individus prennentils une égale conscience des principes directeurs de leur groupe .^^ Nous suffîra-t-il, pour découvrir leurs vrais traits d'union, d'examiner le premier venu, — ou nous faudra-t-il interroger ceux qui font profession de réfléchir, les penseurs, les faiseurs de systèmes.^ Alors ne risquons-nous pas de nous perdre dans la diversité même de leurs théories, et, en suivant le fil des idées

quilçur sont propres, de rencontrer, en lieu et place de runanimité cherchée, la variété des opinions individuelles ?

Toutefois, sous l'empreinte originale des, personnalités, il sera possible de retrouver, dans les œuvres d'un pays et d'un temps, les traces d'un même esprit : ces notions communes qui, malgré les divergences des pensées personnelles , se seront imposées aux unes comme aux autres, on dira légitimement qu'elles « régnent ». Et puis, d'autres moyens nous restent, plus indirects, mais peut-être plus sûrs, de discerner les tendances dominantes d'une société. Toute pensée est un commencement d'action. Les pensées intimes et profondes d'un individu se traduisent dans sa conduite; et parfois, pour les deviner, mieux vaut interpréter ses actes qu'écouter ses paroles, s'en tenir à ce qu'il fait qu'a ce qu'il dit. Ainsi, dans les sociétés, les modes des actions généralement pratiquées seront les signes les plus expressifs du tour des opinions généralement reçues: consolidées, objectivées ou non, inscrites dans les choses ou seulement dans les âmes, les habitudes collectives, — c'est-à-dire celles que chaque individu se sent tenu d'observer, — manifestent les idées acceptées par la masse des individus ; les transformations des unes ne peuvent manquer de s'exprimer par les transformations des autres. A moins d'admettre en effet que les institutions et Içs mœurs sont choses suspendues entre ciel et terre.

qui se font et se défont toutes seules, il faut bien reconnaître qu'elles reposent, en un sens, sur l'entente des esprits à chacun desquels elles s'imposent, — et que par conséquent leur état est révélateur de l'état de l'esprit public.

Dans quelles sociétés les pensées et les habitudes, les livres et les codes, les institutions rêvées comme les institutions respectées manifestent-ellçs donc que l'esprit égalitaire est en marche ?

Si l'on se rappelle les éléments de notre définition de l'idée de l'égalité, on reconnaîtra aisément que nous n'avons eu, pour les rassembler, qu'à chercher autour de nous, dans les sociétés modernes et occidentales : c'est des réalités les plus proches que nous nous sommes inspirés : c'est bien l'esprit de notre temps qui nous a soufflé nos mots.

Et sans doute, plongés au confluent des divers courants d'idées contemporaines, c'est leur diversité surtout que nous devons ressentir. De quoi sont frappés et chagrinés les esprits qui cherchent aujourd'hui leur voie.^^ De la multiplicité des principes qu'on invoque comme de celle des pratiques qu'on propose : pencherons-nous, en morale, vers le naturalisme ou l'idéalisme ?

en politique, vers Tindividualisme ou le socialisme? — Au premier abord, il semble qu'on n'aperçoive pas de points de contact entre ces irréconciliables.

Toutefois, élevons-nous au-dessus de notre temps, et comparons en bloc les théoriciens de notre civilisation avec ceux des civilisations archaïques, ou seulement nos écrivains du xix*" siècle avec ceux du xvii", nous mesurerons plus aisément le chemin parcouru par les sociétés : nous saisirons le mouvement d'ensencible par lequel des contemporains difierents, et souvent ennemis, sont entraînés du même pas.

Qu'on suive en effet la direction idéaliste ou la direction naturaliste de la morale, — celle des doctrines de la dignité ou celle des doctrines de l'utilité, celle de Rousseau et de Kant ou celle de Bentham et de Stuart Mill, — on verra que ces routes opposées conduisent toutes deux à l'égalitarisme. Pour les Kantiens, il est trop évident que, définissant la moralité par la bonne volonté, et dotant toutes les personnes humaines de volontés également libres, ils décrètent immédiatement, en même temps que Tégalité des devoirs, l'égalité des droits. Mais croit-on que les utilitaires la nient .^ Sumner Maine en fait justement la remarque * ; leur idéal, (( le bonheur général, c'est-àdire le plus grand bonheur du plus grand nombre ))

Page 1