Histoire des Institutions primitives, p
n'est recevable que s'ils prêtent à tous les individus un droit égal à la jouissance. Pour qu'une société vise a s'organiser suivant les principes utilitaires, il faut qu'elle ait d'abord accepté les principes égalitaires. Chacun, suivant la formule de Bentham « doit y compter pour un et n'y compter que pour un ». — Ainsi la diversité des systèmes de morale modernes n'exclut pas la possibilité d'un accord, à un certain « moment », sur les prescriptions de l'égalité.
De même, la diversité des politiques préconisées n'empêche pas les libéraux et leurs adversaires d'invoquer, les uns comme les autres, ces mêmes prescriptions. Ouvrons, après une histoire socialiste, une histoire individualiste de la notion de l'Etat au XIX® siècle* : l'une comme l'autre nous laissent dans l'esprit l'idée que les individus ont les mêmes droits (( non seulement à l'existence, mais encore à la culture », et qu'en face d'eux l'Etat n'a plus « que des devoirs », comme l'administration des intérêts collectifs et la garantie des droits individuels. Ceux-là mêmes qui ne s'accordent nullement sur les modes de l'intervention de l'Etat, semblent plus près de s'entendre sur sa raison d'être : les questions qui divisent sont des questions de (( moyens » plutôt que des questions de
1. H. Michel, Vidée de VEtat, 1896; G. Andler, Les origines du socialisme d'État en Allemagne, 1897.
« fins )) » . Ainsi ce pourvu que Ton veuille bien distinguer entre Tindividualisme-fin et Findividualismemoyen », on s'aperçoit que les deux extrêmes de la politique se touchent en plus d'un point : le socialisme et l'individualisme discutent sur les pratiques propres à réaliser les principes égalitaires moins que sur ces principes eux-mêmes ^ — Tant il est vrai que, sous les couleurs diverses des politiques et des morales, un même fond d'idées sociales transparaît.
Objectera-t-on que cette revue est singulièrement incomplète ? qu'il subsiste jusqu'à nos jours plus d'une politique conservatrice et plus d'une morale aristocratique ? — Soit, mais n'oublions pas notre but : nous ne cherchons nullement ici à connaître, dans ce qui caractérise et distingue chacun d'eux, les difiérents systèmes élaborés par les théoriciens, mais bien à discerner le sens général des idées qui ont « réussi », c'està-dire s'imposent aux sociétés modernes, et pénètrent leur organisation. Si la comparaison des philosophies qu'elles ont vu naître nous laisse encore incertains,
1. Suivant M. Andlcr comme suivant M. Michel, la position de Tie/ea/ est à distinguer de la recherche scientifique des moyens propres [à le réaliser.
2 Cf. ce que dit M. Jaurès dans un récent article de la Revue de Paris (l^*" Décembre 1898), p. 499 : « Le socialisme est l'individualisme logique et complet. Il continue, en l'agrandissant, l'individualisme révolutionnaire. A — M. ËspjNÂS avait déjà fourni des faits nombreux à l'appui de cette thèse, dans son livre sur La Philosophie du xviii*» siècle et la Révolution,
comparons donc leurs institutions mêmes, et les réformes qu'elles leur font subir, — leur tendances vraiment dominantes ne sauraient de celte façon nous échapper.
Depuis le moment où Tocqueville la saluait en termes religieux, la procession deThumanité vers la démocratie est un fait, semble-t-il, universellement reconnu. Qu'ils fassent consister le progrès dans le passage des sociétés de type militaire aux sociétés de type industriel, — ou des sociétés fondées sur la solidarité mécanique aux sociétés fondées sur la solidarité organique, — ou des sociétés dominées par la coutume aux sociétés dominées par la mode * — les différents systèmes sociologiques ont exprimé ce même fait chacun à leur façon : la différence même de leurs principes ou de leurs méthodes rend d'autant plus vraisemblable la réalité du phénomène qu'ils s'accordent a constater.
Il faut se garder, sans doute, de tenir pour démontré dès a présent que la démocratie soit forcément l'aboutissant de toute évolution sociale : ce serait se méprendre étrangement sur le caractère des lois sociologiques que d'y voir on ne sait quelles « lois d'évolu-
1. La première théorie est celle de M. Spencer, la seconde, celle de M. DuRKHEiM, la troisième, celle de M. Tarde. Nous avons plus longuement exposé la thèse qui leur est commune dans un article de la Bévue de Métaphysique et de Morale de janvier 1896 : Sociologie et Démocratie,
tion )) qui prédestineraient, par exemple, — quelles que dussent être les circonstances variées de leur * développement, — toutes les sociétés à la démocratie. Retenons plutôt que ce progrès dans le sens démocratique est, sur la surface de la terre, une sorte d'exception, ou encore que toutes les sociétés ne sont pas élues pour ce que nous appelons le progrès. C'est seulement dans deux parties du monde, l'Europe et l'Amérique, sur les points où quelques peuples latins, germains, anglo-saxons ont institué une certaine civilisation dite occidentale, que nous pouvons constater une (( évolution générale » vers la démocratie. Mais, entre ces limites, elle se manifeste avec toute la clarté désirable.
A quel résultat nous conduit en effet l'histoire des partis et des formes politiques au xix® siècle dans les différents pays d'Europe ? — Des deux partis extrêmes, l'absolutiste et le démocrate, qu'elle distingue au lendemain de la Révolution , — l'un voulant une société fondée sur l'inégalité héréditaire et un gouvernement fondé sur la souveraineté absolue du prince, l'autre réclamant l'égalité sociale et la souveraineté du peuple, — c'est le démocrate qui l'a emporté *. Sumner Maine est obligé de le reconnaître : la théorie de la souveraineté nationale,
1. V. Seignobos, Histoire politique de l'Europe contemporaine ^ 1897, Conclusion.
substituant à la doctrine de FEtat-maître la doctrine de TEtat-serviteur, est pleinement acceptée en France, en Italie, en Espagne, en Portugal, en Hollande, en Belgique, en Grèce, en Suède, en Norwege ; et si ni Tune ni l'autre ne la professent expressément, FAUemagne la respecte, TAngleterre la pratique*. Le régime absolutiste, confiné dans les empires de TEst, en Russie ou en Turquie, n'est plus, nous dit M. Seignobos^ qu'une survivance. Le régime libéral devient le gouvernement normal de l'Europe.
Et sans doute il est, suivant les Etats, inégalement réalisé. Tous n'admettent pas encore, par exemple, le suffrage universel ; plusieurs s'en tiennent au suffrage restreint ou au suffrage gradué, ou au vote plural. Mais tous du moins, les uns plus tôt, les autres plus tard, sont obligés de s'ouvrir à l'idée de l'égalité politique. (( Dans l'Etat moderne, dit M. Benoit'\ qu'il soit empire, royaume ou république, personne n'est plus en dehors ni au-dessus de la loi. Le législateur lui-même est dans la loi et sous la loi. Le pouvoir législatif ne réside plus, ainsi qu'il résidait jadis, dans la personne d'un chef plus ou moins assisté de quelques conseillers ; il réside ou il est censé résider dans le peuple » . La pyramide est décidément retournée.