CHAPITRE m
Nous nous sommes demandé quelle orientation devaient donner aux idées sociales le nombre et le rapprochement, les ressemblances et les différences des individus associés : posons-nous cette môme question élargie, en prenant comme unités d'observation, au lieu des seuls individus, les groupements mêmes qu'ils constituent.
Mais quelles espèces de groupements doivent occuper la sociologie ?
11 a pu sembler qu'elle n'avait affaire qu'à ces êtres complexes, peuples, nations, Etals, qui ont une histoire proprement dite, et dont la grandeur ou la décadence sont les épisodes frappants de l'évolution de l'humanité. La sociologie biologique n'avait de regards que pour ces (( corps » sociaux qui seuls paraissent naître et se développer à la manière des organismes. Quant aux associations partielles de toute espèce, parfois éphémères et souvent volontaires, par lesquelles les mem-
bres des peuples entrent en rapports, elle les laissait volontiers dans Tombre : il est plus difficile de leur appliquer les métaphores naturalistes.
En réalité, restreintes ou larges, éphémères ou séculaires, volontaires ou spontanées, toutes les espèces d'associations réclament l'attention du sociologue : syndicats ou armées, clubs ou églises, familles ou réunions d'actionnaires, chacun de ces groupements modifie, de par sa constitution, les sentiments et les idées des individus qu'il rassemble ; à chacune de leurs formes correspondent des effets propres.
Et d'abord, c'est du nombre même et des rapports de ces groupements partiels qu'il faut tenir compte si Ton veut classer sociologiquement les grands êtres de l'histoire. Peuples, nations. Etals sont bien des unités, mais synthétiques ; la nature de ces ensembles sociaux dépend étroitement des relations réciproques des associations élémentaires, plus ou moins nombreuses, que l'analyse sociologique y distingue. De rares et nettement séparées, celles-ci deviennent-elles multiples et entrecroisées ? Nous disons que la complication sociale de leur ensemble augmente. Une société est très compliquée si les individus qui s'y rencontrent, au lieu d'appartenir a un seul groupe, peuvent faire partie d'un grand nombre de groupes en même
temps.
Quelle influence la complication des sociétés ainsi
définie peut-elle exercer sur Vidée qu'elles se font de la valeur des hommes ?
L'histoire, d'abord, nous révèle-t-elle quelque rapport entre Taccroissement de la complication sociale et le progrès des idées égalitaires ?
De tous les traits caractéristiques des sociétés priniitives, auxquelles manque l'idée d'un droit propre aux individus, s'il en est un qui semble établi, c'est l'ab- ^nce de différenciation, et par suite l'absence de complication sociale.
Pour qu'une société soit compliquée, c'est-à dire pour que des groupements partiels s'y entrecroisent, il faut d'abord qu'elle soit divisée, c'est-a-dire que des groupements partiels s'y distinguent : pas d'intersection possible sans délimitation préalable.
Or, malgré toutes les différences que ses espèces peuvent présenter, quels sont les caractères principaux de celte gens que les historiens reconnaissent partout à l'origine de notre civilisation.^ — Elle réunit en elle toutes les fonctions qui seront plus tard distribuées entre des groupements spéciaux \ Les sociétés primitives sont
1. C'est un des résultats acquis des recherches de Fustel de Coulanges et de SuMNER Maine sur ï Ancien Droit. Cf. les ouvrages cités
de ToNMES, DURKHEIM, SiMMEL, BuCUEK, CtC.
des touls fermés, dont chacun veut se suffire. Chacun fabrique pour lui-même ce dont il a besoin, chacun a ses dieux propres, qui sont ses ancêtres. La famille antique idéale est à la fois Etat, Eglise, Armée, Atelier: le père est à la fois roi, prêtre, général et patron. En conséquence peut-être Thomme primitif fait-il, toutes proportions gardées, plus de choses variées que le moderne ; mais il les fera toutes avec les mêmes compagnons, dans les mêmes cadres, sous les ordres d'un même chef. S'il n'est pas rivé à une seule occupation, il l'est a une seule association. Dire que l'absence d'une division du travail social entre groupes spécialisés est le signe distinctif des sociétés archaïques, c'est reconnaître que les individus qui les composent ne sauraient appartenir simultanément à des groupements divers.
Il est vrai que là où la division du travail commence, nous ne voyons pas Végalitarisme apparaître ; au contraire. La distribution des tâches sociales une fois fixée, lorsqu'il est établi qu'une certaine catégorie de gens est faite pour parler aux dieux, une autre pour combattre les ennemis, une autre pour cuHiver la terre ou manufacturer les produits, n'est-ce pas alors que l'idée de l'inégalité des castes inaugure son règne .^
C'est qu'autre chose est la différenciation, autre chose la complication sociale. Si une société ne peut être compliquée sans avoir été préalablement différenciée, la réciproque n'est pas vraie : elle peut rester différenciée
sans devenir compliquée. C'est-à-dire qu'elle peut répartir ses membres en sections nettement distinctes, sans permettre a aucun d'entre eux d'appartenir à la fois à plusieurs d'entre elles. Une société qui interdirait apriori le chevauchement des individus sur les groupes se diviserait donc à l'infini sans se compliquer jamais. Ainsi, parce qu'une différenciation sociale coexiste souvent avec l'esprit anti-égalitaire, ne nions pas les rapports de Tesprit égahtaire avec la complication sociale : la multiplication des cercles veut être distinguée de leur intersection.
Il faut reconnaître, d'ailleurs, que celle-là entraîne le plus souvent celle-ci. Les cercles sociaux ne sauraient guère se multipliera l'infini en se diversifiant sans arriver à se couper. Plus, dans une même société, augmente leur nombre et leur variété, plus un même individu a de chances d'être englobé par plusieurs d'entre eux.
Si la société est tranchée en sections de même nature, à l'intérieur desquelles presque tous les besoins des individus qu'elles enrégimentent peuvent être satisfaits, alors il n'y a pas de raisons pour que les individus s'affilient a plusieurs groupes à la fois. Mais imaginez une société composée de groupements spécialisés, dont l'organisation est orientée vers une certaine fin, — les uns destinés par exemple a servir certains intérêts économiques, les autres à contenter certaines aspirations religieuses, ou certains goûts esthétiques, —
alors il semble impossible qu'une société ainsi composée ne se complique pas. Lorsqu'en effet les associations partielles sont assez différenciées pour ne prendre les hommes que par un côté et ne satisfaire qu'à un de leurs besoins, il est naturel que ces mêmes hommes, ayant plus d'un besoin à satisfaire, tiennent à plusieurs associations. La réunion de différentes fins dans ma personne ne peut se concilier que d'une façon avec la division des moyens par lesquels, dans la société, ces fins se réalisent : il faut que je m'inscrive sur plusieurs listes à la fois et adhère à plusieurs « sociétés » . Ainsi, sur le théâtre de la civilisation, on voit souvent passer et repasser les mêmes figurants, mais diversement groupés, et changeant de costumes suivant les situations. L'unité sociale peut faire partie de plusieurs organisations à la fois.
Ce n'est pas là une des moindres différences qui séparent la spécialisation biologique de la spécialisation sociale. Tandis que le progrès biologique, sauf exceptions accidentelles, asservit les cellules une fois spécialisées à un certain organe unique, le progrès social permet aux hommes de participer, pour la satisfaction de leurs fins diverses, à diverses associations. Dans les sociétés la complication marche ordinairement de pair avec la différenciation. Et c'est une des raisons qui empêchent celle-ci de porter nécessairement les conséquences anti-égalilaires qu'on lui attribue.
i74 LES IDÉES ÉGALITAIRES
En fait, rhistoire de la dissolution des cités antiques, qui devait aboutir à une première révélation de Tégalitarisme, est aussi celle de leur complication croissante. Systématiquement, leurs réformateurs, — qui le plus souvent d'ailleurs, comme Solon ou Clisthènes ou Servius, tiennent par leurs origines ou leurs occupations à plus dun groupe, — y introduisent des divisions nouvelles. C'était, semblait-il, le moyen le plus propre à afiaiblir Tesprit aristocratique : « Si Ton veut fonder la démocratie, dit Aristote * , on fera ce que fit Clisthènes chez les Athéniens : on établira de nouvelles tribus et de nouvelles phratries ; aux sacrifices héréditaires des familles on substituera des sacrifices où tous les hommes seront admis ; on confondra autant que possible les relations des hommes entre eux, en ayant soin de briser toutes les associations antérieures ». Et en effet, au nom des fins politiques, militaires ou économiques, prenant comme principes de classement Torigine ou le métier, l'habitation ou la richesse, les réformateurs des cités antiques y manièrent et remanièrent sans trêve la matière sociale, de telle sorte que les rapports de ses éléments ne pouvaient manquer de se compliquer.
Il est vrai que Veffort des démocrates devait tendre à briser définitivement les cadres anciens, et non pas seulement a les croiser par des cadres nouveaux : ils voulaient