‹ Les idées égalitaires: étude sociologiqueChapitre 93 sur 96 · Cf. BouTMY et Jan.net, op. cU · texte numérisé non relu

Cf. BouTMY et Jan.net, op. cU

multiplier ! C'est faire alors de l'idée de l'égalité une sorte de Providence énigmatique : ses voies restent inconnues, il faut renoncer à analyser son action. Entre le mouvement de ces formes sociales et l'influence qui lui revient, il reste un abîme qu'aucune déduction psychologique ne peut combler.

Nous avons donc le droit de conclure que si l'égalitarisme, une fois accepté, est capable d'agir ou de réagir sur certaines de nos formes sociales, il n'a nullement la puissance de les susciter toutes, et que par suite, là où rhistoire nous montre entre elles et lui des rapports constants, il est, bien plutôt que leur cause unique, une de leurs conséquences.

On comprendra mieux, d'ailleurs, Tétroitesse d*une conception qui attribuerait, à la seule force de l'idée de Tégalité, le développement des formes sociales que nous avons énumérées, si l'on embrasse, d'un rapide coup d'œil, la multiplicité des conditions que suppose l'existence de chacune d'elles.

Jusqu'à ce jour, lorsqu'il s'est agi d'expliquer l'apparition de quelqu'une de ces formes, c'est par défaut que les sociologues ont péché : ils ont présenté comme

leur cause suffisante une de leurs nombreuses conditions. A en croire Spencer, la centralisation de nos sociétés s'expliquerait par le seul développement du militarisme; leur homogénéité, suivant M. Tarde, par l'extension de l'imitation ; leur différenciation, d'après M. Durklieim, par l'accroissement de leur densité. En réalité, chacun de ces phénomènes est la résultante d'un concours de forces nombreuses et complexes : et ce serait sans doute une tâche immense que de les déterminer toutes, en mesurant l'apport de chacune.

Par exemple, si l'on voulait exphquer pourquoi la différenciation a crû dans les sociétés modernes, pourquoi les groupements partiels s'y sont multipliés et entrecroisés, il faudrait tenir compte non pas seulement de l'augmentation du nombre des hommes agglomérés, mais des fins diverses qu'ils se sont fixées, et des moyens que la nature ou l'industrie a mis à leur disposition pour réaliser ces fins. D'ailleurs, le nombre des hommes agglomérés ne s'augmente pas de lui-même et mécaniquement : en même temps que de conditions physiologiques, on sait qu'il dépend de conditions psychologiques qu'il s'agirait d'analyser et de classer. - Inversement l'homogénéité d'une société dépond de conditions physiologiques en même temps que ae conditions psychologiques : le mélange des races contribue à l'efiacement des types collectifs aussi bien que la transmission des mœurs, des désirs et des croyances.

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et Celte transmission est à son tour provoquée ou interdite, hâtée ou retardée par des causes nombreuses et diverses. — De même, si les sociétés s'unifient, ce n'est pas seulement a la guerre qu'il conviendrait d'en rapporter Thonneur, mais ici à la religion, et là a l'industrie.

Ces brèves indications suffisent à notre but : dans leur pauvreté même, elles révèlent la multiplicité des recherches qu'il faudrait entreprendre pour rassembler, des quatre coins de l'horizon historique, toutes les conditions des transformations sociales que nous avons classées.

En un mot, si l'on voulait expliquer pourquoi nos sociétés occidentales sont devenues à la fois très unifiées et très compliquées, très hétérogènes et très homogènes, très denses et très étendues, c'est toutes les espèces de transformations qu'y ont subies les âmes et les corps, les choses et les personnes, la nature et l'humanité qu'il faudrait énumérer ; et il ne suffirait nullement de dire que les hommes y ont voulu vivre en égaux. L'idée de l'égalité ne saurait être la source des multiples courants qui ont entraîné nos sociétés : elle en est plutôt le confluent. On ne comprendrait guère que, parce qu'ils se jugeaient égaux, les hommes eussent choisi de se soumettre à un pouvoir central, de se grouper en associations entrecroisées, de s'assimiler et de se diflerencier, de s'agglomérer et de se multiplier ;

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mais parce qu'ils s aggloméraient et se multipliaient, se différenciaient et s'assimilaient, se groupaient en associations entrecroisées et se soumettaient à un pouvoir central, on comprend qu'ils en soient insensiblement arrivés à se juger égaux.

En ce sens, les idées directrices de nos sociétés sont sorties de leurs entrailles mêmes. Elles n'ont pris possession de l'esprit public que parce que l'esprit public était modelé déjà et comme pétri pour elles par l'actioh incessaijte des formes sociales. Si l'égalitarisme semble bien être aujourd'hui le moteur principal de notre civilisation, c'est qu'il en est, d'abord, le produit naturel.

Est-ce à dire qu'il soit juste, ou réalisable ? Ce sont là des questions qui restent entières ; notre conclusion n'outrepasse pas les limites posées par notre introduction.

Nous avons prouvé que l'idée de l'égalité résulte logiquement des transformations réelles de nos sociétés : ce n'est pas prouver du même coup qu'elle doit moralement les commander. Après tout, il se peut que toute une civilisation erre et fasse fausse route. La conscience garde la faculté de mépriser ce que la science explique. Si la force ne prime pas le droit, les raisons de la valeur d'une tendance demeurent distinctes

des conditions de son succès. Et c'est pourquoi la connaissance des formes sociales qui concourent au progrès de Tégalitarisme n'interdit à personne de faire elTort pour l'enrayer.

Toutefois, il est au moins une chose dont cette connaissance rend compte : elle montre quelles conditions seraient nécessaires pour qu'une réaction pareille eût quelque chance de succès.

Tant qu'on n'a regardé la conquête du monde occidental par les idées égalitaires que comme la fortune surprenante d'une théorie de philosophes qui, tombée du ciel dans le cerveau de quelques penseurs, en serait descendue de proche en proche jusqu'à 1 ame des foules, on a pu croire qu'il suffisait, pour l'arrêter, d'une discussion philosophique : réfutons Rousseau et l'égalitarisme est vaincu. Si au contraire le triomphe de Tégalitarisme s'explique, non plus seulement par l'invention d'une théorie, mais par la constitution même des sociétés qu'il soumet, alors les conditions du combat sont changées : morceler les Etats, raser les villes, barrer les routes, parquer les hommes en groupes fermés entre lesquels on empêcherait les imitations et à l'intérieur desquels on empêcherait les distinctions individuelles, voilà toutes les révolutions sociales qu'il vous faudrait préalablement achever pour arrêter l'élan démocratique de notre civilisation.

En découvrant les conditions sociologiques du suc-

cèa des idées égalitaires, nous n'avons pas encore prouvé que ces idées sont justes ; mais nous avons donné, du moins, la mesure de leur puissance.

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