LE CLÉRICALISME DE LA CROIX-ROUGE
II. — M. P. H. LOYSON, EXPULSÉ PAR ORDRE DIRECTO- RIAL, RENTRE ET VISITE LES SINISTRÉS PAR AUTORITÉ ADMINISTRATIVE.
On a vu, hier, par quel subterfuge digne d'Escobar les paroissiennes et les protégées de M. Letourneau, curé de Saint-Sulpice, étaient arrivées à faire avorter une première fois la matinée que Comœdia devait donner devant les sinistrés à l'ex-séminaire, le mardi-gras. D'ordre du maire, M. Herbet, cette matinée ayant été maintenue pour le jeudi 10, voici maintenant comment s'y prit la congrégation occulte pour la faire échouer une seconde fois. Nous avons recueilli ces renseignements de la bouche de Paul Hyacinthe Loyson, qui, à partir de ce moment, avait résolu de prendre en main tout ensemble la cause de Comœdia, celle des sinistrés qu'on voulait priver
d'une distraction, et celle de la loi républicaine de séparation.
Nouvelles malices.
— « Oh! c'est bien simple, nous explique notre rédacteur. La première fois, pour pallier le véritable motif du refus, on avait invoqué la crainte de manifestations contre le président Fallières (sic), de monologues irrévérencieux pour le chef de l'Etat, que pourraient débiter nos « comédiens ». Après cet argument bouffon, on en préféra un macabre. Et d'abord, avant d'y recourir, on s'arrangea pour faire le vide à la matinée, en la cachant aux sinistrés ; c'est ainsi que plus de 24 heures après l'autorisation du maire, aucune affiche n'avait été posée dans les couloirs annonçant la reprise du divertissement. Pour que cette affiche fût placardée (grande comme la main, sur une feuille de papier à lettre, noyée au milieu de vingt autres avis), il fallut l'intervention personnelle de M. Philippon et la mienne, une heure juste avant la séance. Cinq minutes enfin avant celleci, je dus parcourir les étages, sur l'autorisation du représentant du ministre de l'instruction publique, et, escorté d'un garçon de bureau à la voix de stentor, faire moi-même le recrutement des sinistrés un à un, lesquels montraient tous le plus vif enthousiasme pour cette petite fête avec musique, comme ils en ont peu dans leur vie sans joie ; la maison Guillemin nous avait gracieusement prêté un piano, les porteurs mêmes avaient refusé tout pourboire... Mais le piano
fut arrêté à la porte du local, et c'est moi, au dernier moment, qui l'y fis entrer.
Une trouvaille comico-macabre.
Enfin, les sinistrés accouraient gaîment vers la salle et allaient se placer... quand un cri s'élève, un bruit se répand en traînée de poudre : « Plus de matinée ! il y a un mort ! » Je m'informe et l'on m'apprend qu'un « jumeau » en effet, vient de mourir, trois heures plus tôt. On veut bien, toutefois, me laisser libre, sous ma propre responsabilité, de donner la matinée quand même. Je ne tombe pas dans ce piège : les « comédiens » ne sont pas des barbares, ils ne danseront pas sur un cadavre ; je renonce immédiatement à la matinée et j'exprime mes condoléances pour la pauvre mère. — Mais l'autre jumeau? demandai-je. — Il est mort aussi. — Ah?... depuis quand ? — Depuis deux jours, m'avoue-t-on avec légèreté, et son corps aussi est dans la maison.
— Tiens, tiens, remarquai-je, et pourquoi la mort du premier jumeau n'a-t-elle pas empêché la matinée?
— Parce qu'on l'avait tenue cachée. — Depuis deux jours ? Alors pourquoi, après deux heures, la nouvelle de la mort du second jumeau éclate-t-elle soudain si à propos ? (je n'obtiens pas de réponse, c'est le vent...) Et, encore, pourquoi le premier jumeau n'at-il pas quitté le séminaire ? — Parce qu'on attendait la mort du second (sic)... — Raison de plus pour nous avertir depuis longtemps que la matinée était impossible? — Réponse évasive, silence. »
Ainsi nous parla P. H. Loyson. Et voilà comment après s'être joué des sinistrés, on ne craint pas de jouer du cadavre.
Persévérance.
Mais notre collaborateur ne se tint pas pour battu.
Invoquant l'intérêt qu'il avait porté aux sinistrés, il adressa au maire du VIe une demande d'autorisation, à titre, cette fois, de rédacteur à V Action et de membre de l'Association des journalistes républicains, pour visiter les services de secours du séminaire.
Le maire aussitôt lui répondit :