EMILE ZOLA PAR JULES LEMA1TRE
Allocution prononcée au banquet de Villennes, le 5 Octobre 1909, pour le septième anniversaire de la mort de Fauteur de J'accuse.
Messieurs, qu'il soit permis à votre secrétaire général d'évoquer ici le souvenir funèbre que, selon le mode des cœurs vaillants, nous commémorons dans la joie.
C'était le 5 octobre 1902, j'accourais de l'étranger pour prendre place dans le long cortège recueilli qui suivait le cercueil d'Emile Zola, — long et recueilli comme le sillage d'admiration qui suivra son nom à travers les siècles.
Tout à coup, devant la porte du cimetière, sans qu'aucun cri eût été poussé, sans qu'aucune manifestation eût profané la dignité de notre deuil, le cortège fut coupé brutalement. Par qui? Par la
police. Ne plaignons pas, messieurs, ces durs souvenirs. Dans quelques instants, une musique militaire française prêtera ses accents à notre triomphe pacifique : nous avons reconquis la Marseillaise.
Quoi qu'il en soit, je me trouvai alors de la première file du cortège à laquelle on barrait la route. Stupéfait des brutalités qui se révélaient à mon innocence, je passai pourtant en leur opposant la civilité et la douceur. Surprise pour surprise, on ne se figure pas quelle stupéfaction la douceur produit sur les gens barbares.
A l'intérieur de la nécropole, le hasard, qui connaît les cœurs, me rapprocha d'un illustre ami, de celui qui reste le « colonel ».
Et c'est ainsi que nous écoutâmes côte à côte l'oraison glorieuse que prononçait Anatole France sous un petit platane que je vois encore et dont le feuillage défaillant se ranimait au souffle de cette page qui, pour l'honneur du nom français, rejoindra la postérité comme Yeis aei de Thucydide.
Hé ! oui, messieurs, c'était là ce même Anatole France qui, naguère, d'une plume un peu vive, avait égratigné Zola. Confessons-le, c'est lui qui avait déclaré qu'aucun écrivain n'amoncela jamais un tel tas d'ordures, et c'est la seule fois que le regard subtil de M. Bergeret manqua de pénétrer jusqu'au fond des choses. Or, du contraste de ces deux jugements, nos adversaires se sont fait un régal de roi, ou si vous voulez, en l'absence du « roy », mettons un régal de royalistes. Je ne saurais leur en faire grief,
c'était de bonne guerre, quoique facile. Je leur demande simplement licence d'user envers eux de la réciproque.
Un autre écrivain, qu'ils n'ignorent pas, s'est chargé de réfuter magnifiquement la condamnation d'Anatole France sur Emile Zola. Cette apologie définitive se trouve comprise dans le volume intitulé les Contemporains, études et portraits littéraires, première série, page 249. Écoutez-la :
« Les bonnes gens ont traité d'absurdes les théories de M. Zola; mais, en même temps, ils ont affecté de les prendre au mot et se sont plu à montrer qu'elles n'étaient pas appliquées dans ses romans. Ils ont donc condamné ces romans pour avoir manqué à des règles qu'eux-mêmes venaient de condamner tout d'abord.
« ... Ce n'est pas d'une critique équitable, car les romans de M. Zola pourraient aller contre ses doctrines et n'en être pas moins de belles œuvres. Je voudrais donc le défendre, sans lui en demander la permission, et contre ses détracteurs et contre ses propres illusions. « C'est faux, lui crie-t-on, et c'est malpropre par-dessus le marché ». Je voudrais montrer ingénument que, si les peintures de M. Zola sont outrées et systématiques, c'est par là qu'elles sont imposantes, et que, si elles sont souvent horribles, elles le sont peut-être avec quelque force, quelque grandeur, et quelque poésie. M. Zola est un poète épique et un poète pessimiste. Il est vraiment
poète si Ton prend le mot au sens étymologique qui est un peu grossier, et poète idéaliste, si l'on prend le mot au rebours de son sens habituel... Lorsque M. Zola parvient à revêtir cette idée d'une forme con crête, comme dans le grand tableau des courses où Paris hurlant autour de Nana semble saluer en elle la reine de l'impudicité et ne sait plus trop s'il acclame la fille ou la jument, c'est bien vraiment de l'art idéaliste et delà pure poésie... Parcourez les Rougon-Macquart , vous trouverez dans presque tous les romans de M. Zola quelque chose d'analogue à à cette prodigieuse maison de la rue Choiseul, quelque chose d'inanimé, forêt, mer, cabaret, magasin, qui sert de théâtre ou de centre au drame, qui se met à vivre d'une vie surhumaine et terrible... De quelque vie que ce soit, même incomplète et découronnée, il fait vivre ses créatures ; il a ce don, le premier de tous. Et non seulement les principales figures, mais, au second plan, les moindres têtes s'animent sous les gros doigts de ce pétrisseur de bêtes... Elles vivent, chacune à part et toutes ensemble... Il se dégage de ces vastes ensembles une impression de vie presque uniquement bestiale et matérielle, mais grouillante, profonde, vaste, illimitée... C'est donc une grande injustice que d'accuser M. Zola d'immoralité et de croire qu'il spécule sur les mauvais instincts du lecteur. Au milieu des basses priapées, parmi les visions de mauvais lieu ou de clinique, il reste grave. S'il accumule certains détails, soyez sûr que c'est chez lui affaire de cons-
cience... Si l'impression est triste, elle est puissante. Je fais bien mes compliments à ces esprits fins et délicats pour qui la mesure, la décence et la correction sont si bien le tout de l'écrivain que, même après la Conquête de Plassans, la Faute de l'abbé Moaret, l'Assommoir et la Joie de vivre, ils tiennent M. Zola en petite estime littéraire... Je ne saurais me guinder à un jugement aussi distingué. Qu'on refuse tout le reste à M. Zola, est-il possible de lui dénier la puissance créatrice, restreinte à ce qu'on voudra, mais prodigieuse dans le domaine où elle s'exerce? J'ai beau me défendre, ces brutalités mêmes m'imposent, je ne sais comment, par leur nombre, et ces ordures, par leur masse. Vraiment, cela est beau dans son genre, et c'est peut-être une des formes de la longue patience dont parle Buffon et qui serait du génie. Ce don, joint aux autres, ne laisse pas de lui faire une robuste originalité... Néanmoins, beaucoup persistent à lui refuser ce qui, dit-on, conserve les œuvres : le style... Mais d'abord, cela n'est pas vrai partout, il s'en faut. Et puis, comme dans ses romans tout est largement construit, fait pour être embrassé d'ensemble et de loin, il ne faut pas chicaner sur les phrases, mais prendre cela comme cela a été écrit, par grands morceaux et par blocs, et juger de ce que vaut ce style par l'effet total du tableau... M. Zola laisse aux psychologues le soin d'écrire la monographie de chacun de ces flots, d'en faire un centre et comme un microcosme. Il n'a que l'imagination des vastes ensembles matériels
et des infinis détails extérieurs. Mais je me demande si personne l'a jamais eu à ce degré... Enfin, et surtout, l'allure des romans de M. Zola est, je ne sais comment, celle des antiques épopées, par la lenteur puissante, le large courant, l'accumulation tranquille des détails, la belle franchise des procédés du conteur. Il ne se presse pas plus qu'Homère... Et d'intervalle en intervalle, on entend dans le Bonheur des Dames le « ronflement » du magasin, dans Germinal la « respiration grosse et longue » de la machine, comme dans V Iliade le grondement de la mer, poluphloisboio thalassès ».
Et maintenant, messieurs, que si vous êtes curieux d'apprendre le nom de l'impartial critique qui proclame Zola l'Homère moderne, c'est l'ancien président de la Patrie française, le nouveau chambellan du roy sans royaume, l'enfant de chœur barbon du pape Pie X... Je m'étais promis de ne point vous faire de discours et je crois que je me suis tenu parole : je ne vous ai servi qu'un dessert d'extra, qui n'est peut-être pas le moins savoureux, un sorbetsurprise à la Jules Lemaître.
Reproduit dans le Siècle, l'Action, l'Aurore et un grand nombre de journaux républicains.
LETTRE A M. ANDRE ANTOINE, DIRECTEUR DE l/ODÉON
€ Cher Monsieur Antoine,
« L'Association Emile-Zola vous adresse l'expres3ion de sa plus fervente reconnaissance, pour le concours que le directeur du second Théâtre Français a prêté hier, personnellement et publiquement, à la cérémonie de Médan, en interprétant de si simple et de si poignante façon ta Mort de Flaubert par Zola.
« Quand on s'arrache aux occupations les plus urgentes des débuts de Tannée théâtrale et qu'on fait, sous la pluie, cinquante kilomètres pour rendre ce culte à un souvenir, on prouve non seulement son grand cœur, mais la puissance de l'idée pure.
« La fidélité de votre hommage à Zola, le poète et le citoyen, inséparables l'un de l'autre, a démontré que l'œuvre du romancier des Rougon-Macquari et des Évangiles, comme l'œuvre elle-même de l'initiateur du Théâtre Libre, si superficiellement traitée de matérialiste par ceux qui
n'ont pas la patience de voir, est au contraire une synthèse de vie intégrale où l'idéalisme le plus profond est à base de réalité : c'est quand le piédestal fut affermi dans la boue et le sang des misères humaines, que Zola y dressa finalement l'idéale statue de l'homme meilleur.
« Pour ce témoignage et pour cette leçon, soyez ici remercié encore. Votre dette envers votre illustre ami est généreusement acquittée. La nôtre envers vous ne l'est point.
« Le secrétaire général de l'Association Émile-Zola, « Paul Hyacinthe Loyson ».
Comœdia, 5 octobre 1909.
PLEUTRERIE ROYALISTE
Un incident de presse provoqué par le pèlerinage de Médan montre quelle est la pleutrerie réelle des rodomonts de V Action française. M. Léon Daudet ayant dédié, en tête de ce journal, une longue diatribe contre Zola à P. H. Loyson (L'Oyson sous la plume de M. Baudet), notre ami adressa à l'auteur de l'article a lettre suivante :
Monsieur,
Puisque vous m'avez dédié votre article d'hier (1) sur Emile Zola, j'aurais mauvaise grâce de me dérober à cette invitation d'y répondre. Souffrez, toutefois, que j'estime superflu de défendre Zola quand d'autres que moi l'ont si bien fait, tel un de vos patrons les plus illustres, recrue insigne de la royauté et membre de l'Académie française (2) .
Je vous renvoie donc à son étude des Contemporains, première série, p. 249. Vous y verrez que l'auteur de Ger-
(1) L'Action française, G octobre 1909.
(2) M. Jules Lemaitre.
minai « est vraiment poète et poète idéaliste » : que Nana € est bien vraiment de l'art idéaliste et de la pure poésie » ; que Zola possède « le premier de tous les dons, la vie » ; que « sa puissance créatrice est prodigieuse » ; que « c'est une grande inj ustice de l'accuser d'immoralité » ; que « ses brutalités en imposent (à votre ami) par leur nombre, et ses ordures par leur masse » ; qu'au surplus son style, très calomnié, est au contraire ce qu'il devait être, tout en « grands morceaux et en blocs », bien qu'il n'ait pas la hardiesse du vôtre et qu'on dût y chercher en vain des « statues de sang et des moissons de détails crus et saignants » (Léon Daudet, sic) ; enfin que Zola a du « génie » et que son œuvre rappelle « V Iliade d'Homère ».
Je n'ai pas besoin, je pense, de vous souffler le nom du critique intègre qui a signé ce panégyrique, tous les journaux républicains vous l'ont crié. Et puisque, aussi bien, je ne le prononce pas, non plus que celui de tierces personnes, peut-être, cette fois, le courage de votre journal se hausserat-il jusqu'à publier ma réponse à la même place que votre article, sans recourir aux points de suspension qu'il appelle à l'aide de ses embarras (1).
Reste le plus fort de vos arguments, dont le poids, je l'avoue, est accablant. Je me résous donc, pour vous faire un plaisir de plus, à débaptiser mes ancêtres, et vous réitère ma promesse formelle de signer V Oison quand vous serez un aigle, c'est-à-dire ministre et pair de France sous le prochain règne, qui ne saurait tarder.
Paul Hyacinthe Loyson.
Après quelque temps de mûre réflexion où se trahissait une gêne cruelle, V Action française risquait un
(1) Voir plus haut, p. 206.
tout petit bout du nez en publiant l'écho que voici : « Le poulet de l'Oyson. — Nous avons reçu une lettre portant comme cul-de-lampe une tête de Zola et une main flamboyante — celle de Fauteur de « J'accuse », mon bon. Cette lettre émane de M. Paul Hyacinthe Loyson, « secrétaire général de l'Association Émile- Zola». Nous avons le regret de ne pas la publier, son principal passage concernant une tierce personne, clairement désignée. Mais nous pouvons affirmer à M. Paul Hyacinthe Loyson que les textes, par lui allégués, de cette tierce personne, éminent ami de l'Action Française, ne nous embarrassent pas du tout. Beaucoup d'entre nous ont eu dans leur jeunesse une heure où « les brutalités de Zola leur en ont imposé par leur nombre et ses ordures par leur masse». Ensuite, mieux renseignés par la fréquentation que par la lecture, ils ont distingué, sous ces brutalités voulues, la rouerie italienne, sous ces ordures, un besoin de blasphémer contre l'honneur et la dignité humaine et contre la patrie. Les manifestations du porc naturaliste les ont alors dégoûtés de l'auge romantique, qui de loin leur faisait illusion.
L'attitude effrontée de Zola se portant au secours du traître Alfred Dreyfus a achevé de les édifier. Le propre du grand critique n'est-il pas de rectifier et perfectionner ses jugements à la mesure des perspectives de la vie? Notre éminent ami n'y a point manqué. Nous l'admirons justement pour ce perpétuel contrôle et cette inlassable bonne foi qui l'ont amené à reconnaître dans l'auteur de la Débâcle, complètement dé-
voilé par J'accuse, un ennemi de la France et dans la République le poison meurtrier de la Patrie. Grâce à lui, beaucoup d'anciens lecteurs ont ainsi renoncé au grand Fécal, à ses pompes et à ses oeuvres, en même temps qu'ils se détachaient de « la Gueuse ». C'est môme ce travail continuel d'épuration, de clarification de la Pensée française, dont notre illustre ami est le plus noble exemple, qui nous permet d'espérer, à très bref délai, la restauration de la Monarchie française. Ce jour-là nous rappellerons à M. Paul Hyacinthe L'Oyson sa promesse d'orthographier son propre nom conformément à son étymologie. »
Rivarol.
Or, sans attendre sous l'orme la venue du Roy, notre ami estima que ce tout petit bout de nez honteux, c'était plus qu'il ne lui en fallait pour y appliquer une dernière nasarde. En effet, dédaignant de s'adresser désormais au journal lui-même, il communiquait à la Presse Associée un nouveau «poulet» que ses adversaires ont pu se partager en famille, M. Baudet mangeant le croupion. Qu'on en juge.
A Messieurs de l'Action Française.
Parbleu, Messieurs, ce n'est ni la bravoure ni la logique qui vous distingue. Si ma réponse à M. Léon Daudet ne vous embarrasse pas, comme vouslaffirmez,pourquoi craignez-vous de la publier ? Et s'il m'est défendu, à moi, de faire allusion à un tiers, pourquoi vous-mêmes le désignez-vous si clairement sans lui faire l'honneur de le nommer ? Nos grands
écrivains à nous autres ne sont pas tenus en telle suspicion, et nous osons les nommer tout haut. Cette tactique d'autruche n'est pas à la gloire de votre esprit, car le nom de votre illustre ami qui proclame Zola V Homère moderne est en ce moment sur toutes les lèvres : ma petite leçon fait son tour de France.
Ainsi, Messieurs, il est avéré que, pour la seconde fois, je vous ai pris en flagrant délit de fuir une discussion courtoise, directement provoquée par vous.
Quelle belle confiance dans vos idées !
Bonsoir.
Paul Hyacinthe Loyson.
Et voilà un os de poulet qui reste dans la gorge de M. Baudet.
L'Éclaireur de l'Est, la République de VOise, le Journal Méridional, le Journal de Cette, etc...
Octobre 1909.