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AU NOM DU CHRIST

Nous fûmes les premiers, voici trois mois, à signaler dans ce journal les premiers coups de poing des Croisés du Roy, qui bataillent aussi autour d'un tombeau. Cette première campagne vient de prendre fin ; des juges impies remplissent de ces preux les prisons de la République; nous sommes, au surplus, en carême : ces deux circonstances engagent ces héros malheureux à faire leur examen de conscience entre le quignon de pain sec et la cruche d'eau froide ; nous nous offrons même à les y aider.

Ce qui prête à rêver, dans leur affaire, c'est une élégante contradiction entre le principe de leur foi chrétienne et l'application de leur politique. Politiquement, on le sait, ils professent à chaque ligne de leur gazette et ils appliquent à chaque tournant de rue, on ne le sait que trop, la noble doctrine de plaies et de bosses. Mais ces doux jeunes gens qui se

vantent de porter scapulaire, ne peuvent manquer de lire l'Évangile. Quelle est leur édition de chevet? Dans la mienne, sans doute huguenote, je trouve ces paroles dans la bouche du Christ : « Moi je vous dis: quiconque se met en colère contre son frère mérite d'être puni par les juges (de la onzième chambre correctionnelle) ; quiconque dit à son frère : Raca î mérite d'être puni par le sanhédrin (excusez, messieurs, c'est un juif qui parle) ; et quiconque dit à son frère : Insensé ! mérite d'être puni par le feu de l'enfer... Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : œil pour œil, dent pour dent; mais, moi, je vous dis de ne pas résister au méchant ; si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui la gauche... Remets ton épée au fourreau, car tous ceux qui prendront l'épée périront par l'épée ». (Matthieu, V. 22, 38, et XXVI, 52).

Qu'en dites-vous, ô lévites boxeurs du catholicisme intégral ? Vous prenez ces textes au figuré comme le propre vicaire du Christ dont les portes, au Vatican, sont toutes hérissées de baïonnettes? C'est ce qu'en aucune façon vous ne sauriez faire, car vous tomberiez dans l'erreur atroce du modernisme comme ce méchant prêtre d'Alfred Loisy que vous dénoncez si justement pour sa manie de mettre en symbole l'écriture sainte. Non, à l'exemple de cet affreux métèque Tolstoï, vous devez prendre à la lettre la loi de votre Dieu, et tendre les joues l'une après l'autre aux rudes bourrades des brigades centrales qui ne se donnent pas pour milices du Christ.

Le Christ veus défend d'user de violences et vous condamne à les subir. Voilà les textes : tirez-vous de là.

Et puis, qui sait? vous alléguerez que les polémistes catholiques n'ont jamais ouvert l'Évangile, étant constant que la règle de l'Église interdit de mettre le livre sacré en des mains vulgaires qui le profaneraient...

Évidemment, évidemment, et nous eussions dû y songer plus tôt (1).

L'Aurore , 25 février 1909.

(1) Ultérieurement, le 10 juin 1909, l'Action française se décidait à me répondre « qu'il serait long, oiseux et même ridicule d'engager une discussion théologique » avec moi.

Voici un an que la Vérité, longtemps en marche, entra victorieuse au Panthéon avec le cercueil de son héros. Ceux qui fondent aujourd'hui Y Association Émile-Zola ne cachent pas le drapeau après la victoire. Mais ils savent aussi que toute victoire ne met en péril que les vainqueurs, et c'est pourquoi ils veulent rappeler à leurs amis, et à eux-mêmes, l'obligation de rester sous les armes pour la défense de leur idéal alors surtout qu'il a triomphé.

Nos adversaires ont appris de nous dans leur défaile qu'à l'idée seule est la toute puissance, et ils se sont mis à notre école pour nous combattre par l'idée. Nous assistons à une campagne systématique où l'on reprend contre nous tous nos anciens procédés de combat, réunions, brochures, journaux, permanences, pour accréditer cet ingénu sophisme qu'on n'assurera les droits du peuple qu'en immolant

la démocratie. Le malheur de nos plagiaires, c'est qu'en ce duel leurs idées ne valent pas les nôtres, et eux-mêmes en ont fait l'aveu en recourant enfin aux seuls arguments qu'ils sachent asséner sans réplique : des coups de marteau sur des statues (1).

Il nous paraît donc indispensable de grouper tous les militants de la pensée libre pour maintenir intacts les grands principes d'Humanité, de Vérité et de Justice qui, partis de France, ont fait le tour du globe aux acclamations de l'étranger: « 0 littérature de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Condorcet — s'écrie Carducci, le grand poète de l'Italie contemporaine — toi qui as libéré le genre humain et révolutionné le monde, misérable qui te renie, malheureux qui te méconnaît !.. >>

Républicains, nous ne sommes !-les hommes d'aucun parti : les partis passent ou se dégradent, les idées restent dans toute leur pureté. Écrivains et Artistes, nous ne nous réclamons d'aucune école : les œuvres fortes survivent aux formules de leurs auteurs. En plaçant notre Association sous la glorieuse invocation d'Emile Zola, nous n'avons à cœur que de renouveler à la mémoire du grand écrivain épique, issu de la lignée révolutionnaire, l'unanime tribut de notre admiration. Les fidèles adeptes de ses premières doctrines littéraires sont là pour dire de quelle puissante volonté, de quelle courageuse sincérité, témoin d'une époque de

(1) Mutilation des monuments de Ludovic Trarieux et de Scheurer-Kestner.

déchéance, il en fixa la vision exacte. Les idéalistes qui sont parmi nous admirent à leur tour qu'au dernier stade de sa carrière, tout le présent ne lui suffisant plus, il prophétisa la cité meilleure de toute la splendeur de son lyrisme. Mais nous souvenant, les uns et les autres, que c'est une heure tragique de sa vie qui marque le passage entre ces deux visions du monde, tous nous revendiquons le citoyen qu'engendra l'artiste dans sa plénitude, tous nous célébrons le héros qui affronta seul l'innombrable meute du Mensonge et vida la coupe du sacrifice à la gloire de la Vérité. Il y a un an, nous accomplissions au Panthéon la veillée d'honneur autour du grand mort. Nous montons la garde aujourd'hui autour de l'idée vivante.

C'est dans cet esprit que nous vous demandons d'adhérer à Y Association Émile-Zola.

Pour le comité directeur : Louis Havet, président, Théodore Duret, Alfred Bruneau, vice-présidents, Paul Hyacinthe Loyson, secrétaire général.

4 juin 1909.

PETIT BILLET A RJVAROL

Visé par F Action Française à propos de l'Association Émile-Zola, notre collaborateur Paul Hyacinthe Loyson a adressé une lettre à ce journal qui la publie en la tronquant en plusieurs endroits sous prétexte de « bienséance ». Voici cette lettre intégralement, les mots en italiques étaient supprimés :

A Monsieur le comte Antoine de Rivarol (1), rédacteur à V Action Française.

Monsieur le comte, Dans V Action Française du 5 juin, vous voulez bien me

(1) M. Léon Daudet. Voici un échantillon de sa muse : « Quant au Témoin, félicitons Loyson.

« Quant à Zola, traitons-le de poison. »

En voici un autre :

« Bruneau monte la garde avec un clysopompe « A musique. Et tandis que Navet, tout en noir, « Fait les cent pas devant le fécal entonnoir, « On voit le doux Loyson s'atteler à la pompe. »

Après cela, on ne s'étonne plus que M. Léon Daudet ait été le gendre de Victor Hugo.

mettre en cause — et même en vers — à propos de l'Association Emile-Zola. Osé-je espérer de votre courtoisie la reconnaissance du droit de réponse pour vous signaler une coïncidence ? Dans le même temps que votre collaborateur Charles Maurras insinuait un appel au meurtre (1), j'avais le plaisir de signer la pétition du Témoin en faveur de la libération de voire camarade André Gaucher frappé pour délit d'opinion. Certes, je ne saurais prétendre, Monsieur, être aussi bon catholique que vous, ni aussi furieusement dévot qu'on l'était au temps du roi Louis XV. Qui sait, pourtant, si la fraternité de Jésus-Christ n'a pas plus de part dans mes actions que dans les vôtres ? En première page de Y Aurore, le 25 février dernier, je vous posai une indiscrète question, restée par hasard sans réponse, à l'effet d'apprendre de vous comment vous conciliez votre orthodoxie littérale avec les textes formels des Évangiles où votre Maître interdit tout recours à la violence, quand même ce serait sous le coup d'une attaque, et défend aussi d'injurier personne, sous peine du feu delà géhenne?

Après cela, souffrez que je signe de mon nom tel que je l'ai reçu de mes ancêtres, qui furent bons paysans français, sans envie des Béai del Sarte. Mais, comme il y aurait ingratitude à ne pas récompenser enfin votre intarissable plaisanterie, au sujet de ce nom, je m'engage ici à l'orthographier de la façon qui vous tient à cœur pendant toute la durée du prochain règne de Philippe VIII.

Je suis, Monsieur le comte, votre très humble serviteur. Paul Hyacinthe Loyson.

Communiqué aux journaux républicains par l'agence la Presse associée.

i3 juin 1909.

(1) Contre M. Alfred Dreyfus.

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