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A QUOI TIENNENT LES CONVICTIONS FRANÇOIS COPPÉE DREYFUSARD

La chose a-t-elle déjà été contée ? Pas que je sache. Elle mérite de l'être cependant, et l'occasion m'en paraît propice au lendemain de l'inauguration du monument Cornély. J'en ferai en outre, si l'on veut, une note marginale aux récents discours de MM. Pierre Loti et Jean Aicard à la gloire de l'auteur de la Bonne souffrance.

C'était à la veille de l'Affaire Dreyfus. Bernard Lazare s'en fut un jour, de la part de Scheurer-Kestner, prier à un déjeuner intime un certain nombre de littérateurs auxquels se devait soumettre la cause et dont on espérait le concours, sur la promesse de leur caractère ou leurs premiers gages de sympathie. La table de Scheurer en réunit quatre, plus l'amphitryon et son émissaire : Emile Zola, Anatole France,

Arthur Ranc et François Coppée. Que ces hommes de complexions si opposées, de doctrines littéraires si hostiles entre elles, se soient, dès l'abord, rendus ensemble aux raisons de Scheurer, on voudra peut-être y voir autre chose que l'effet de la chaleur communicative d'une agape discrète. Séance tenante, la campagne de presse fut organisée, la besogne distribuée : Zola, notamment, préciserait son tir dans le Figaro, tandis que Coppée ouvrirait le feu dans le Journal ; et Ton se quitta dans l'effervescence de l'indignation contre l'iniquité commise, dans la gravité de l'enthousiasme devant le dur devoir à remplir.

On connaît les articles de Zola dans le Figaro, prologue du J'accuse dans l'Aurore. Celui de Coppée ne se fit pas attendre dans le Journal, mais, ô stupeur, il était violemment nationaliste, véhémentement antidreyfusiste ! Les autres convives de Scheurer-Kestner, qui avaient juré le pacte de vérité et y firent honneur jusqu'à la fin — car on ne revient pas sur des preuves, à moins d'une mentalité de Gavroche — cherchaient vainement l'explication de cette volte-face. Zola se chargea d'aller la demander au Journal même où son directeur, Xau, le reçut.

Il était bien vrai que le brave Coppée avait commencé par tenir parole : ses convictions duraient au moins quarante-huit heures. Il avait donc apporté à Xau un bel article pour Dreyfus, troussé de verve et de brio, éclos en une nuit comme son liseron autour du glaive (1), offrande du poète à la Justice.

(1) Récits et élégies.

— Mais, malheureux, lui avait dit Xau, c'est tout le contraire qu'il faut m'éerire ! Je viens de recevoir la visite d'un monsieur de l'État-Major ! Ils ont les preuves de la trahison ! Il y va de l'honneur de l'armée, il y va du salut de la France ! Dreyfus est coupable ! Rentrez chez vous et refaites-moi l'article...

A ces mots, le fameux bonnet à poil se hérissa d'un frisson sacré dans le cœur de Goppée, la Marseillaise et Sambre-et-Meuse, confusément, élevèrent un tumulte patriotique dans son cerveau ; il rentra chez lui et refit l'article... contre Dreyfus : Gavroche suivait les militaires !

Et voilà comment François Goppée ne fut dreyfusard que pendant cinq ou six tours d'horloge : c'était un Ghantecler sur une girouette, un coup de vent le faisait chanter faux, avec la meilleure bonne foi du monde.

Sa conversion au catholicisme fut à l'avenant. Tant que la vie eut pour lui quelque douceur, il vécut en païen du Montparnasse, et chose curieuse, à cette époque de débonnaire dévergondage, il fut gouailleur pour l'Église romaine, il stigmatisa dans un dizain d'une belle âpreté « les marchands de bons dieux » des environs de Saint- Sulpice. Que dis-je ? C'est en ces années de libertinage qu'il fit profession de libéralisme philosophique, j'allais dire preuve de véritable envolée religieuse. Sa muse de banlieue se sentait des ailes qui lui poussaient sous le caraco. Il écrivait : « L'âme peut s'élever au-dessus des dogmes et des cultes, dans

une sereine région où lui apparaissent une justice et une vérité supérieures. »

Qu'en pense le curé de la rue Oudinot ? Et quels soupirs de mortification je vais arracher aux plus saintes dévotes en leur apprenant que, du temps que mon père venait de quitter l'Église et sentait le fagot d'une lieue à la ronde, le futur pénitent de la Bonne Souffrance s'en fut bravement lui apporter chez lui, avec ses ardentes félicitations, les premières éditions de tous ses poèmes, que je conserve à titre expiatoire.

Mais vint la souffrance, adieu la vie, adieu l'amour! Le diable malade se fit ermite. Pour avoir trop longtemps pratiqué l'axiome de Chamfort : « l'amour est le contact de deux épidermes et l'échange de deux fantaisies », il se contenta de la foi tardive des mauvais garçons qui se peut, à son tour, définir ainsi : « un avertissement de l'épiderme et l'échange de deux défaillances. »

Aussi trouvé-je une bien opportune, mais par trop cruelle ironie à l'explication que Jean Aicard(i) nous a donnée de sa facilité à se convertir : « Il avait été sceptique à la manière d'un boulevardier ; il se retrouva croyant sans discussion, comme il convient. » Heureux les humbles ! Coppée fut le seul catholique français qui portât Pie X dans son cœur, à côté du bonnet à poil.

Le Siècle, 6 janvier 1910.

(1) Dans son discours de réception à l'Académie française.

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