BJORNSTJERNE BJORNSON ET LA FRANCE
Une revue parisienne ayant consacré à Bjôrnson nn récent article, d'ailleurs fort sympathique, mais où il était fait allusion à un bruit malveillant qui s'est accrédité chez nous, le grand poète dramatique norvégien vient d'adresser la lettre suivante à M. Paul Hyacinthe Loyson :
« Cher ami,
« Le mensonge même, de temps en temps, a une iin. Ne pourriez-vous pour moi en donner une à celui-ci qui veut que je sois allé en France pour m'y faire fêter, qu'on y ait frustré mon calcul, et que je m'en sois vengé en émettant sur votre pays un jugement de mauvaise humeur ? Je ne suis point allé à Paris pour m'y faire jouer, je me suis même gendarmé là contre... J'y vins dans le but d'y séjourner chez mes enfants. Vous m'êtes témoin que j'y
vécus dans la plus étroite intimité, ne faisant aucune visite, refusant toutes invitations (à l'exception de deux seules d'un caractère des plus privés). Quand donc verrai- je cesser ces racontars stupides ! Ce que j'ai dit d'une certaine « chinoiserie » française, je le pensais depuis vingt ans... Mais l'aveu de cette opinion me fut extorqué par la déloyauté d'un journaliste auquel j'avais expressément défendu d'en faire état publiquement...
Votre tout dévoué,
Bjoernstjerne Bjoernson.
M. Paul Hyacinthe Loyson, qui nous communique cette lettre, nous fait en même temps la remarque suivante :
« Puisque mon illustre correspondant en appelle à mon témoignage, j'ajouterai un mot seulement. La première conclusion à tirer de cette lettre me paraît être des plus flatteuses pour notre amourpropre. Elle prouve que son signataire, dont la gloire lui permettrait de faire bon marché des potins, tient fort à l'estime des Français, et qu'il la mérite. C'est à son honneur comme au nôtre, et il faut lui en donner acte. Sur la question de fait qui m'a valu cette lettre, il ne saurait plus y avoir doute. La sincérité d'un Bjoernson n'a pas besoin de garant. Mais la marque en éclate dans l'impénitence même de son jugement sur nous. Voilà donc un malentendu bien dissipé cette fois. Et, dans la sévérité de son verdict, n'avait-il pas un peu raison, pour ce motif, qu'il est d'une merveilleuse fatuité, de la
LA DEPRESSION FRANÇAISE 231
part de quelques-uns des « Chinois » dont il parle, de ne pouvoir apprendre qu'un grand poète traverse leur ville sans en conclure immédiatement qu'il y vient se faire couronner. »
Le Temps, 7 février 1903.