POUR LES BOERS HÉROÏQUES
Et ils luttaient toujours. Les ayant admirés de loin, nous sommes retournés à nos travaux, à nos épreuves, à nos plaisirs. C'est de l'histoire ancienne : Octobre 1899 • Nous sommes maintenant au vingtième siècle. Eux, ils luttent toujours. S'exhaussant par la constance de l'effort au-dessus de l'écoulement du temps, ils passent à l'état de phénomène permanent de la nature et déchaînent, dans le Sud de l'Afrique, la tourmente éternelle de la protestation du Droit. Dans un âge ou l'héroïsme social a peut-être baissé, étant moins exercé à raison du progrès pacifique accompli vers d'autres vertus, ils ont rejoint, dépassé dans l'histoire les légendaires
(1) A propos d'un volume en plusieurs langues vendu au profit des femmes et des enfants boers, Carmen pro Invictis, La Haye, 1901 ; collaborateurs : Sully Prudhomme, Bjœrnstjerne Bjœrnson, Bertram Romilly, Jean Aicard, Adolfo de Bosis, Paul Hyacinthe Loyson, etc..
exemples de la sublimité antique. Ici Léonidas, Vercingétorix, Caton même salueraient. Et voici réalisé intégralement, par une race plus chaste et plus forte, l'archétype du peuple de Dieu tel que rêvaient de le susciter les Prophètes. Mais c'est un Israël chrétien, cette fois, que les nouveaux Romains exterminent. Qu'il eût ses préjugés, ses torts, une tare même (1), nous l'accorderons sans ambages, pour nous livrer ensuite sans réserve à l'adoration de l'héroïsme. Vaincre ou mourir, devise qui fut suivie de beaucoup quand le premier de ses termes aboutit ; eux lui sont fidèles dans le second. Par là ils ont fixé chez nous un cas de conscience tragique. Oui, mettons sur un point l'esprit de l'Ancien Testament, ce livre par excellence des Boërs, plus haut que l'esprit du Nouveau, notre livre à tous, pacifiques ; tenons tête au grand maître de vérité qu'est abondamment Tolstoï, et dérogeons même, s'il le faut, à certain commandement de son Maître. Car une telle résistance au mal, car cette guerre sainte, s'il en fut, est plus noble qu'une bénigne soumission, est aussi pure que toi-même, ô Paix à venir, que nous enfantons au monde de toutes nos angoisses présentes! Oui, les fils des humbles pays innocents peuvent en conscience porter les armes et les presser avec amour sur leur poitrine... Plus tard, en Suisse, libre foyer plus avantagé du sort et du site, puisse-t-il se dresser près d'Altdorf, le monument sombremais fier, dû àun peuple
(1) L'exploitation de l'indigène.
jumeau moins heureux, et pareil à celui du chantre de Tell (1), que Dieu seul en soit le sculpteur !
Ont-ils ébranlé le monde, suivant la prophétie de leur chef? Ils l'ont écrasé d'admiration et de honte. Celle qu'ils onl ébranlée pour toujours, c'est Albion. Le colosse est si grand qu'on ne voit pas encore qu'il vacille. Nous en réjouirons-nous? Pleurons- en doublement, pour ce pays et pour le monde. Si le nom des républiques martyres nous enivre d'une joie douloureuse, notre amour n'est l'envers d'aucune haine. Mais comme durant l'affaire Dreyfus on pouvait exiger des Français rencontrés hors de leurs frontières qu'ils ouvrissent la main pour montrer s'ils l'avaient fangeuse, ainsi, quand un blême Chamberlain crispe la sienne sur la vérité de cette guerre et que l'or, malgré tout, ruisselle mêlé de sang d'entre les doigts de son poing, on est en droit de poser cette question aux Anglais qui promènent leur flegme en voyage : « Que cachez-vous dans votre main ? Est-ce votre part de l'abomination, votre caillot du sang des justes? Ou bien, à l'envi de ces mâles caractères que nul autre pays que le vôtre n'eût peut-être manifestés avec une égale persistance en de telles conjonctures, y serrez-vous le petit caillou blanc dont parle Jean, l'infrangible diamant de la conscience qu'on fronde contre l'iniquité ? »
Les deux siècles n'en auront pas vu de plus odieuse, bien que le pillage de la Chine, perpétré par
(1) Le rocher dédié à Schiller dans le lac des Quatre- Cantons.
toutes les puissances, ait fait faire à nos fauves civilisés un rebond en arrière de cinq cents ans au moins. Moralement, l'attentat contre les Boers est pire. Pour prendre ces géants au piège de la tendresse familiale, on a déclaré la guerre à leurs épouses et à leurs nouveau-nés. On a bafoué et violé des femmes; on les a toutes violentées ; on en a chassé de leurs lits d'accouchées pour les exposer demi-nues aux averses; on aencharroyé, malades, sans abri, sous un soleil torride; on en a laissé mettre bas sur les routes comme des bêtes souillées ; on en a empêché d'ensevelir elles-mêmes leurs enfants ; on en a fusillé (1) !
Et les femmes bénirent leurs maris qui luttaient, et, où tombait l'époux, elles poussaient de leurs mains le garçon qui ramassait l'arme du père. Puis, on a saccagé leurs biens, brûlé leurs maisons, dévasté leurs champs. Sur quoi, par la raison qu'elles étaient surprises sans moyens de subsistance, on les a traînées en captivité, elles et leurs petits ; on les a parquées derrière des clôtures meurtrières dans ces fosses méphitiques conçues par l'homme-hyène Weyler qu'envie à l'Espagne de Torquemada l'Angleterre de Gladstone. Là, on les a empoisonnées de vivres infects, ou affamées (2). On a même interdit au monde de leur porter secours, quand, les mains pleines, il accourait à elles (3). Et il y eut des cités
(1) Chacun des points de cette énumération se réfère à un ou plusieurs cas circonstanciés et avérés.
(2) Rapport des médecins officiels anglais.
(3) Retrait par Kitchener de l'autorisation accordée par Roberts à la mission médicale suisse.
de squelettes parlant et marchant, des grands et des petits, qui jouaient encore à la mère et l'enfant (1). Sur quoi M. Chamberlain a déclaré à la tribune que c'était là « de la politique humanitaire » (Applaudissements). Et par-dessus les palissades, par delà le steppe désolé, les femmes exhortaient à la lutte les époux et les fils, regrettant seulement que, pour une telle cause, ils ne pussent pas mourir deux fois !
Et les hommes, surpassant encore l'héroïsme du suprême renoncement de leurs femmes, ne se retournèrent pas vers celles qu'on torturait, mais l'exaltation refoulant leur rage dans leur gorge, un contre dix, luttèrent. D'abord, le dépeceur du Mahdi enjoignit à ses lieutenants de faire massacrer les prisonniers. Les soldats déjà ne s'en étaient pas fait faute (2), Le chef, dénoncé dans son crime (3), recula. Aujourd'hui, dans sa rage muette de ne pouvoir réduire une poignée de héros, il annonce à l'Europe somnolente que, ceux-ci étant décimés, ce sont tout au plus des coquins qu'il frappe d'ores et déjà de bannissement. Demain, ce seront des bandits bons à pendre .
Or, à un contre dix, à un contre quinze, à un contre vingt, calmes devant ces menaces infernales, ces hommes luttant toujours, l'imagination rêve d'eux comme d'un groupe d'airain où serait rendu im-
(1) Rapport de Miss Emily Hobhouse.
(2) Lettres des soldats à leurs familles. J'appelle prisonnier tout homme qui se rend à merci.
(3) Par un de ses propres officiers ; voir le journal The New Aae.
muable le geste frénétique d'une race survivant à la mort par l'idée... Et les hommes tombent sur le sol calciné avec le même enthousiasme qu'au jour du premier coup de feu ; et les femmes assistent à l'incendie de leurs toits en chantant des psaumes au Seigneur (1). Est-ce qu'un Dieu les entend ? On frémirait de les détromper; d'ailleurs, à les croire dupes, on se tromperait mille fois soi-même, ou la terre et les cieux n'ont pas de sens ! Car si nulle aide céleste ne se penche vers eux d'en haut, un Dieu s'indigne et s'insurge d'en bas dans nos cœurs. Avec ce peuple qui expire, Dieu même est au supplice. Profondeur nouvelle et insoupçon née de Pascal quand il eut un mot d'une splendeur funèbre : ce n'est plus le Christ seulement, c'est Dieu qui est en agonie depuis le commencement du monde...
Quant à nous, si tant est que l'implacable génie de la Nature ait voulu, préparé, consommé cette guerre, au même titre que tout autre engloutissement d'espèce, renions cette fatalité, soyons contre la Nature avec Dieu, cherchons dans nos cœurs plus vrais qu'elle l'introuvable expression de courroux et de pitié dont l'âme des foules et les pierres des routes ont également soif en ces jours ! Car ils luttent pour nous tous, pour l'honneur de la vie ; leur espérance n'est plus de vaincre ; elle vise plus haut que la terre. Il s'agit d'éprouver jusqu'où désormais l'héroïsme humain se peut élever, jusqu'où reculer la limite des sublimes endurances. Et cette terrifiante pensée
(1) Authentique.
s'insinuant dans l'esprit, qu'ils continueront peutêtre à l'infini, soudain, non plus l'admiration, ni la révolte, ni la pitié, mais le vertige de la folie vous prend...
Un jour, par-dessus des milliers de têtes découvertes, j'entrevis, une minute durant, le vieux Pèlerin en deuil de son peuple (1). Peu m'importe sa personne humaine ; je ne céderais pas cette minute pour la vue du Cervin se révélant aux yeux qui l'ignorent : et ce souvenir, au soir de ma mort, m'aidera, étant celui de mon admiration la plus sainte. Mon indignation impuissante ? Je la consume tous les jours dans mon cœur comme un parfum étouffé sous la cendre. Ma compassion respectueuse ? Je l'ai naguère offerte à la plus grande reine de ce siècle, morte dans un sanglot et entrée dans l'éternité avec la marque d'une main sanglante sur la face. Et ma pitié sans borne, je la réserve à ceux qui écartent déjà de leur pied le monceau des cadavres de deux peuples, — de quarante mille cadavres ! — refoulent de leur main le flot de sang, et enfoncent leurs ongles jusqu'à l'or souterrain, puis replongent la main pleine dans leur poche.
Or je suis au bout de mon cri, et contre des marées mortelles le clan des héros tient toujours. Troupe mêlée de vivants et de spectres; les morts maintenant semblant faire donner leurs renforts. Mais, tombe ou soit pendu le dernier brave, une ombre d'armée, dédaigneuse et sereine, luttera là- (1) Voyage à Paris du président Krûger.
bas sur la terre d'Afrique ; et sans trêve, jusqu'au jour de toute satisfaction « au sein de Dieu », une protestation luttera aussi dans lame humaine, étreindra les cœurs, suffoquera les gorges...
Quelques sous, je vous prie, pour les femmes des Boers héroïques.
i5 août 1901 (1).
(1) Cet appel a été tiré sur une feuille à bordure de deuil.